Le renard de Shacklewell

(Décembre 2024)

Après avoir évité de peu la crise d’angoisse au décollage et tourné dans la gare labyrinthique de London Bridge, vers 23h nos sacs sont enfin posés dans l’appartement de Shacklewell. Pour nous remettre de nos émotions, nous sortons acheter des bières fraîches à l'épicerie du coin de la rue ouverte 24h/24, quand soudain un animal traverse devant nous. Je tire Nicolas par la manche en disant, oh regarde le gros chat, mais sa queue en panache trahit bien vite une autre identité : c’est un imposant renard qui nous souhaite la bienvenue. Tête baissée, il va se réfugier derrière un grillage avant que je n’aie le temps de dégainer mon appareil photo. Nicolas me conseille de ne pas m'en approcher de peur qu'il n'ait la rage.

Quand Fleabag déclare son amour au prêtre sexy à l’arrêt de bus, il répond "It'll pass" avant de s'en aller. C’est alors qu’un renard apparaît devant elle, puis repart dans la même direction que le prêtre.

Le lendemain de cette rencontre imprévue, nous avons rendez-vous à la mairie  d’Islington pour assister au mariage de nos amis. C’est justement dans la rue principale de ce quartier que tu marchais lorsque tu as appris par téléphone que tu avais décroché le rôle principal d'un blockbuster difficilement qualifiable par un autre mot que "gros".

Au moment précis où je commence à écrire ce texte dans ma tête, j'écoute de la musique en lecture aléatoire : Desire de Fontaines D.C. se lance. Il fait très froid, je marche, poings serrés au fond des poches. Mes yeux sont humides. Je me demande si parfois on écoute la même chose simultanément, j'imagine que cela peut arriver. Un mystère insoluble de la vie parmi tant d'autres.

Tu habites Londres depuis quelques années déjà, je sais que tu fréquentes souvent la partie de la ville où nous passons ces quelques jours (peut-être même que le renard te connaît, lui aussi). Malheureusement tu ne t'y trouves pas ce week-end-là, la tournée de promo du gros film t'ayant mené en Australie ou au Japon, je ne sais plus. Je mentirais si je te disais que je n'étais pas un peu déçue de n'avoir aucune chance de te croiser par hasard.

Dans l'une des playlists que tu construis pour chacun des personnages que tu interprètes, il y a une chanson de Jeff Mangum. Peut-être que c'est stupide, mais cette idée me réchauffe le cœur. Connais-tu Elephant 6 ? Je sais que tu aimes la musique triste au moins autant que moi, et sache que cela me fait très plaisir.

Will Cullen Hart est mort et j'ai besoin d’en parler.

Au lycée, il avait écrit Sonic Youth sur sa paire de Converse. Il était l'un des co-fondateurs du collectif Elephant 6 et, avec Bill Doss, l'un des compositeurs principaux du groupe de pop psyché The Olivia Tremor Control. Il était aussi le leader du groupe Circulatory System. Depuis le décès de Bill Doss en 2012, The Olivia Tremor Control avaient laissé en friche un album en cours d'enregistrement. Le 29 novembre 2024, deux titres inédits de The Olivia Tremor Control sont sortis à l'occasion de l'édition de la bande originale du documentaire The Elephant 6 Recording Company. C’est ce même 29 novembre 2024 que le cœur de Will Cullen Hart a cessé de battre.

Je me suis blottie, comme souvent à l'automne, dans l’immense couverture en patchwork qu'est le premier album de Circulatory System. J'ai écouté Will raconter des histoires de cartes géographiques et de boussoles, de photographies du futur et de voyages dans l'espace-temps.

Who wants to rise above these buildings tonight?

Voix douces par-dessus des strates infinies de guitares feutrées, cliquetis étranges, clarinette et violon, comme une longue procession dans la brume. Will Cullen Hart était aussi peintre et synesthète. Il composait en couleurs et en textures.

En réécoutant Circulatory System, j'ai pensé à la fête étrange dans Le Grand Meaulnes. Le livre traînait sur une étagère chez moi depuis des années, je ne l'avais jamais lu car je pensais que c'était une histoire ennuyeuse. Au moment où je l'ai lu, peu avant Londres, j’apprenais par le biais d'une amie de lycée qu'une fête avait eu lieu avec les gens de ma classe pour les vingt ans du bac. Passée la vexation de ne pas y avoir été invitée, j'avais fini par me reprendre : il y avait certainement une raison à cela et ce n’était pas si grave.

Dans Le Grand Meaulnes, les deux protagonistes se lancent dans une quête pour retrouver le lieu d'une grande fête organisée en l’honneur des noces d'un jeune couple. Augustin Meaulnes y était arrivé par hasard après s'être égaré dans la campagne en pleine nuit. Il y avait fait la connaissance d'une jeune fille – la sœur du fiancé – dont il était tombé éperdument amoureux, puis était retourné à l'école où il logeait, sans plus d'informations à propos du mystérieux événement qu'il venait de vivre. Son ami François, le narrateur du récit, lui voue une admiration sans bornes et décide de l'aider dans sa recherche.

Le film de 1967 adapté du livre ne m'a pas laissé un souvenir impérissable et pourtant, la scène de la fête y est incroyable. Les couleurs sont saturées et l'image nimbée d'un halo flou. Lumières kaléidoscopiques, masques et déguisements, brouillard au petit matin, forêts et prairies, bateaux décorés filant sur la rivière.

J'aimerais te faire écouter Circulatory System, et peut-être d'autres choses aussi. Comment pourrais-je te faire parvenir une playlist ?

Dans l'un des films que je préfère, l'actrice principale se prénomme Frankie. Elle a onze ans, à peu près comme Frankie Addams dans le roman de Carson McCullers. Frankie Addams fait partie des livres qui m'accompagnent depuis la fin de mon adolescence, pour de multiples raisons. J'ai adopté pour pseudonyme le prénom de Frankie dans certaines situations.

L'étrangeté de la vie tient en partie à ces coïncidences dont je me plais à penser qu'elles n'en sont pas.

Le film se passe l'année où j'ai aussi soufflé mes onze bougies –  je l'ai remarqué dès les premières minutes et ne me suis pas trompée, la réalisatrice est née en 1987 comme moi. J'avais rarement eu l'occasion de voir une restitution aussi précise de cette période (c'est son premier film et il ressemble à quelque chose que j'aurais aimé réaliser si j'étais cinéaste).

Je me rappelle exactement ce que je faisais cet été-là : la France avait gagné la coupe du monde, il faisait chaud, nous étions partis pour quelques jours de vacances en famille et avions dormi à l'hôtel. Par la fenêtre de ma chambre, une enseigne rose et bleue représentant une fourchette et un couteau entrecroisés clignotait et grésillait. Je peinais à trouver le sommeil, couverte de piqûres de moustiques.

C'était l'année où j'avais versé beaucoup de larmes devant Titanic au cinéma (trois fois). Sans aucun doute pour moi, comme pour beaucoup de filles de ma génération, le premier d'une longue liste de films tristes aux fins tragiques.

Le regard bleu et la mèche blonde de Leo squattaient les murs de ma chambre. Mon sad boy originel.

Peu importe le nombre de fois où l’on revoit le film, la fin est inévitable, Jack meurt et c'est ainsi, personne ne peut rien y faire.

J'ai appris à apprivoiser la mélancolie et à y trouver du réconfort.

Dans ce film-là, c'est toi qui meurs à la fin. Lors de mon premier visionnage j'avais tenté de nier l'évidence, mais il n’y a pas d’autre interprétation possible. L’été de ses onze ans, le personnage joué par Frankie laisse derrière elle une part de son enfance dans un club de vacances bas de gamme en Turquie. C’est un moment-charnière de sa vie, tout comme l’été "vert et fou" de Frankie Addams qui entre dans l’adolescence avec fracas, par la porte de la désillusion – on apprend dès l'introduction qu'elle "traîne autour des portes", un détail qui m'a toujours semblé chargé de sens (dans un autre film, tu dis qu’il y a des vampires à ta porte – et cette réplique vient d’une chanson de Frankie Goes to Hollywood, décidément, rien n’est laissé au hasard).

Losing my religion au karaoké triste.

L'année suivante, comme la jeune héroïne du film, j'ai perdu brutalement un membre de ma famille.

Je suis artiste mais j’ai rarement été aussi improductive. Mon cerveau est constamment parasité par un flux continu de divagations sur les choses vues et entendues, d’angoisses hypocondriaques et de conversations fictives avec des personnes qui ne connaîtront sans doute jamais mon existence – aussi gênant que cela puisse paraître, c'est ainsi que je fonctionne depuis toujours. Heureusement, je travaille en binôme : cela m’apporte une forme de stabilité rassurante et nos réflexions se font toujours écho. Je te souhaite très fort de vivre une histoire d'amour aussi belle et simple que celle que je vis depuis presque quinze ans.

Je n’ai jamais su écrire de fiction. Je déroule des pelotes.

Une semaine avant notre arrivée, mon chanteur préféré a joué au Shacklewell's Arms, dans une rue adjacente à celle où nous logeons (je note au passage que j'aime beaucoup dire "mon chanteur préféré"). Cela ne m’étonnerait pas qu’il ait été lui aussi été timidement accueilli par le renard du quartier. Je tente de me représenter la scène.

À la grande fête qui suit le mariage civil à la mairie, il y a un garçon looké comme toi. Je le félicite mentalement pour ses choix esthétiques.

Pendant que je chante Teenage Dirtbag au karaoké, le marié surfe au-dessus du public dans son costume vert. "You crushed it!", me lance un cousin ou oncle aviné lorsque je descends de scène. Je savoure un instant ce modeste succès.

La gigantesque friperie du quartier se trouve en face de la Day Lewis Pharmacy (depuis, Daniel Day-Lewis a gagné le surnom de "mec de la pharmacie", car celui qui partage ma vie partage aussi mon sens de l’humour). C'est clairement le paradis des pulls en laine bariolés, je cherche celui que je vais emporter avec moi mais aucun ne trouve grâce à mes yeux. Il faut dire que je ne suis pas vraiment venue pour dépenser de l'argent mais j'aurais voulu conserver un souvenir.

Tout à l'heure, ton visage sur un bus à impériale.

De mon tout premier séjour à Londres, j'avais déjà rapporté un pull. Les souvenirs sont toujours plus précieux lorsqu’ils tiennent chaud. La dernière fois que j'y suis venue, j’ai laissé un fragment de ma jeunesse au concert des Moldy Peaches. Les soirées sur la terrasse de l'école d'art, les peines de cœur résolues à grands coups de Downloading porn with Davo en s’enivrant de mauvais vin rouge. Au concert, les larmes sur Nothing came out. C’est si étrange de chanter en chœur des chansons que l’on a toujours écouté seule.

Je reprends beaucoup de plaisir à parler anglais. J’essaie de retrouver l’accent britannique tel que je l’ai appris. Il s’est transformé au fil du temps, j’y ai ajouté des intonations américaines par mimétisme, jusqu’à ce que cela ne ressemble plus à rien (à tel point que lors de mes études d’art, un enseignant anglais me croyait danoise).

Dans Frankie Addams, le mariage du grand frère de Frankie constitue le nœud principal de l'intrigue (d'ailleurs, le titre original du roman est The Member of the Wedding). Elle désire par-dessus tout suivre le couple en voyage de noces et vivre à leurs côtés. Comme pour les protagonistes du Grand Meaulnes, son obsession se mue en quête existentielle et romantique. L'idée de cette fuite fantasmée, et surtout sa non-réalisation, lui causera une indicible douleur.

Petit oiseau y laisse des plumes.

J'aurais vraiment aimé avoir un grand frère. Peut-être est-ce parce qu'avant ma naissance, mes parents étaient persuadés d'attendre un garçon ? J'ai le sentiment d'avoir souvent recherché cet aspect dans mes amitiés. À l'adolescence j'étais toujours la plus jeune du groupe, un peu comme Mitch Kramer dans Dazed and Confused de Richard Linklater (en moins cool bien sûr). Avec le recul, je crois que j’ai eu un certain nombre de grands frères dans ma jeunesse.

Il y a quelques années, j’ai offert une belle édition de Frankie Addams à ma petite sœur pour Noël – ce même Noël où nous avions annoncé la nouvelle de notre propre mariage à venir. Je m'étais sentie presque honteuse de n'avoir pas réfléchi plus tôt aux implications du récit, souhaitant simplement partager une histoire qui m'était chère. Un acte manqué.

Je ne suis pas surprise d'apprendre que tu es l'aîné de ta fratrie. Tu as, comme moi, une sœur et un frère plus jeunes. Tu es certainement un grand frère formidable. J'espère ne pas être une grande sœur trop nulle.

À chacun de nos voyages, nous passons le plus clair de notre temps à explorer la ville à pied. Nous arpentons les rues de Dalston, bâtiments en brique rouge et coffee shops, il fait frais. Dans chaque espace vert s’agitent des écureuils roux. Londres en automne est magnifique, on se dit qu’on s’y installerait bien. Les appartements que l’on aperçoit par les fenêtres ont l’air confortables. Sur le chemin du retour, nous empruntons à nouveau la rue du renard. Je le cherche du regard autour des poubelles, mais peut-être fait-il encore trop jour. Nous ne le reverrons plus.

Tu es en couverture d'un magazine à l'aéroport. Je ne l'achète pas mais le photographie pour mes archives.

Commentaires

  1. 🦊
    Digarez c'hoazh evit ar keleier ar gouel T-T
    Trugarez evit hiraezh Aftersun ha daou levr ouzhpenn da lenn...
    Brav-tre ar skrid ha sur ne oas ket ur c'hoar vras null.

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    1. Aaaaa, rez ket bil evit ar gouel ! Trugarez dit, skrivet ’moa se war-eeun pa oan en ur mood iskis ar bloaz paseet (hep gouzout petra ober gant an destenn ur wech skrivet, vel just)

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