Interlude : Body and Soul
Quand j’étais petite, je pouvais passer des heures à regarder les pages "bureau" des catalogues. Les surfaces en bois ciré ou en métal, les compositions géométriques, les dossiers suspendus et les plantes. Il y avait un truc là-dedans qui me faisait rêver, et cela n’avait rien à voir avec le travail. C’était un truc d’ambiance. J’adorais l’odeur de l’agence bancaire quand ma mère allait retirer des sous, un mélange de chauffage, de moquette et de pshit O’Cedar. Je jouais toute seule à la secrétaire, avec un faux téléphone jaune et des tas de papiers sur un bureau (je lisais beaucoup Gaston Lagaffe et j’aimais déjà bien l’idée de faire semblant de travailler, je crois).
En 2012, après la fin de mes études, j’ai dû rapidement trouver un job car j’étais dans la merde. Arrivée dans une nouvelle ville avec la fraîcheur relative de mes 25 ans, déjà fatiguée d’avoir cumulé deux emplois étudiants l’année de mon diplôme, j’épluchais les annonces sans grande conviction. La seule réponse positive que j’ai reçue venait d’une boîte de conseil en marketing qui cherchait une "téléopératrice de saisie". Je suis allée à l’entretien en me prenant pour Peggy Olson, comme si ma vie en dépendait (et c’était un peu le cas).
Les locaux se situaient au-dessus d’un bureau de poste, dans un quartier périphérique où je me rendais en bus. C’étaient en fait deux petites entreprises en une, dont les dirigeants étaient un couple. Chacun avait son bureau, et il y avait un petit open-space où travaillaient trois "chargés d’étude" à peine plus âgés que moi. Tout le monde se vouvoyait. Mon bureau était un genre d’aquarium, à la vue de tout le monde, près du hall d’entrée. Il y avait un téléphone et un monticule de fiches à remplir à la main, au crayon à papier. En gros, il s’agissait d’alimenter des bases de données de contacts professionnels pour les inviter à des salons d’entreprises. Chaque fiche correspondait à une société et je devais les appeler une par une pour obtenir les noms et adresses mail des personnes occupant les postes les plus importants.
C’était l’automne. Les journées raccourcissaient, je remplissais consciencieusement mes fiches, trente-cinq heures par semaine. Je m’amusais à m’inventer une voix téléphonique et j’avais ma petite phrase d’accroche : "Bonjour, [prénom] du salon Industrie de Lyon, je vous appelle pour vérifier et mettre à jour les contacts dont nous disposons au sein de votre société". On me demandait parfois quel temps il faisait à Lyon, alors que je n’étais pas à Lyon, et d’autres fois les personnes dont le nom apparaissait sur les fiches étaient décédées depuis deux ans. Je me revoyais en train de jouer à la secrétaire avec mon faux téléphone jaune, à l’époque ça avait l’air vachement plus fun. Je broyais du noir et je n’avais même pas le droit d’allumer l’ordinateur.
Un jour, la cheffe a demandé à me parler. Elle souhaitait que je fasse le tour des bureaux pour serrer la main à tout le monde en quittant mon poste le soir, plutôt que de dire "bonne soirée" à la cantonade avant de partir. Je trouvais ça un peu exagéré, mais puisque ça avait l’air de lui tenir à cœur, je lui ai répondu que j’y penserais, en présentant mes excuses si j’avais pu paraître impolie. Peu de temps avant Noël, on a mangé des gâteaux en silence, debout dans le hall, comme dans une version austère et sans humour de The Office. J’ai serré toutes les mains avant de partir, et je me suis rendu compte que j’étais la seule à le faire.
Les jours raccourcissaient de plus en plus, je comptais ceux qu’il restait jusqu’à la fin de mon contrat. À la nuit tombée, en tentant de joindre une entreprise, je me suis surprise à rester écouter la musique d’attente pendant de longues minutes. C’était un morceau de jazz agréable et cosy, un truc que j’aurais pu écouter chez moi en buvant du thé. Je repensais à mes catalogues de meubles en bois ciré, aux plantes et aux dossiers suspendus, en regardant les embouteillages par la fenêtre, les halos des phares sous la pluie. J’avais fini par raccrocher, rangeant la fiche dans la case "à rappeler plus tard". Personne n’a jamais répondu à ce numéro, la boîte était sûrement fermée. Je l’ai gardé de côté et je le rappelais de temps en temps, quand je voulais faire une pause et écouter mon petit jazz.
Plus tard, j’ai voulu retrouver cet air donc j’ai fait ce qui me semblait le plus logique : parcourir des sites de musiques d’attente jusqu’à ce que je finisse par trouver. C’était Body and Soul de Benny Goodman. Avec l’aide de Shazam (ou simplement une culture jazz plus développée), j’aurais pu trouver plus vite, mais remettre la main dessus de cette manière rendait la satisfaction encore plus forte. J’ai entendu cet air par hasard avant-hier, en musique de fond dans une vidéo. Ça m’a ramenée dans mon aquarium au-dessus de la poste, avec mes fiches, mon téléphone et mon spleen automnal.

Oh punaise ! J'adore cet acharnement pour trouver la pépite <3
RépondreSupprimerton post me rappelle pourquoi je déteste autant le travail.
RépondreSupprimerJe pense que c’était une de mes pires expériences. Mais à la fois je suis contente de l’avoir vécue tellement c’était presque lynchien
SupprimerCe texte m'a beaucoup parlé et m'a fait frissonner. Les expériences et Severance n'exagèrent rien.
RépondreSupprimerMerci ! J’y repensais souvent en regardant Severance, des fois je me demande si j’ai exagéré le truc mais non, c’était : chelou.
SupprimerSelaou a ran Body and Soul en ur skrivañ. Ne oan ket evit krediñ ar pezh 'oan o lenn, pegen souezhus al lec'h labour-se hag an doareoù d'ober. Bed al labour... :|
RépondreSupprimerEn em c’houlenn a ran petra teuont holl da vezañ, an dud-se… ur spont. War lec’h em boa aon e vefe evel-se e pep lec’h labour !
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