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Affichage des articles du avril, 2026

Do we have to fix it all?

Ça fait un moment que je tourne et retourne cette note dans ma tête, en me demandant si c’est une bonne idée de l’écrire. Et puis, hier, Sophiə a posté ce texte qui m’a beaucoup parlé, intitulé "From swiftie to audhd, ou comment Taylor Swift m’a aidé à comprendre que j’étais autiste". Bon, moi, ce n’est un secret pour personne, j’ai toujours collectionné les obsessions. Que ce soient les intérêts spécifiques, ceux qui sont toujours là avec une intensité variable (voire des périodes de dormance), ou les hyperfixations très intenses qui disparaissent comme elles sont apparues. Mais j’ai aussi récemment découvert un autre terme qui résonne particulièrement avec mon vécu : la limérence. Un bien joli mot qui désigne quelque chose de pas toujours très agréable.

Depuis que je suis toute petite, je me suis toujours désignée comme amoureuse. Ça a commencé vers l’âge ou j’ai su lire. Ma voisine de dix ans mon aînée, qui me gardait parfois, laissait traîner des magazines pour adolescentes dans lesquels je recopiais des poèmes que je glissais dans le cartable du garçon qui me plaisait (humiliation cuisante car il donna l’enveloppe à la maîtresse qui lut ma lettre en public, car oui en grande section on ne sait généralement pas lire). Plus tard, entre la sixième et la seconde, j’ai fait une énorme fixette sur un autre garçon. Au lycée, j’ai commencé une correspondance avec lui par mail. Bien qu’il ne partageait pas mes sentiments, ils s’est heureusement très bien comporté à mon égard et a même fait preuve de beaucoup d’empathie (j’ai à la fois envie de le remercier et de lui présenter mes excuses). Dit comme ça, c’est un peu mignon, mais en réalité, cet amour incontrôlable prenait absolument toute la place dans mes pensées et je me faisais tout un tas de scénarios, je collectais toutes les informations que je pouvais trouver à son sujet, j’en parlais (tout le temps, beaucoup trop) à mes amies. Bien sûr, comme ce n’était pas réciproque, ça me rendait aussi extrêmement malheureuse. On pourrait dire que j’étais tout simplement une forceuse, mais ça ne s’arrête pas là. En fait, je ne faisais aucune hiérarchie entre être fan de Leonardo DiCaprio et être amoureuse de ce gars. C’était bien plus qu’un simple crush, comme si cette personne était un intérêt spécifique à part entière. C’est donc ce qu’on appelle la limérence, et qui est particulièrement fréquent chez les personnes autistes.

Il y en a eu d’autres entre temps, mais je vous épargne les détails gênants. Je suis en couple depuis 2010, et je pensais qu’être dans une relation qui fonctionne allait faire disparaître ce truc que je me traîne depuis toujours comme une maladie ou un secret honteux. Que nenni bien sûr, la limérence est plus sournoise que ça et trouve simplement d’autres endroits où se glisser. Un musicien par-ci, un acteur par-là. Cela ne change absolument rien à l’amour que j’éprouve pour mon compagnon. Ce sont simplement d’autres formes d’attachement pas toujours saines, avec lesquelles je compose comme je peux. La plupart du temps, ce sont des gens que je ne rencontrerai jamais, c’est assez commode. Mais il est arrivé par deux fois que mon obsession se porte sur des personnes que j’ai rencontrées dans la vraie vie (en traînant dans le milieu artistique et musical indé, c’est le risque). Là, c’est un peu plus tricky, et ça m’a amené à culpabiliser énormément avant de me poser les bonnes questions : quelle est la nature de cette attirance ? Est-ce du désir ? Est-ce que je souhaite vivre quelque chose avec cette personne ? La réponse réside plutôt dans ce que je vois chez cet individu : souvent, des qualités que j’aimerais avoir et qui me font défaut. Une esthétique, une vibe, le talent, l’optimisme ou le chill. L’une de ces deux fois où j’ai manifesté de la limérence pour quelqu’un à qui j’ai eu l’occasion de parler, je me rappelle cette phrase prononcée sur un balcon alors que j’avais trop bu : "I don’t want to fuck you, I want to be you". Ce qui ne ma pas empêchée d’être au fond du trou quand il a terminé la soirée avec une de mes amies, car oui c’est quand même un peu vicieux cette affaire. Il est aussi question, je pense, d’un désir d’exister aux yeux de l’autre sans forcément qu’il ne se passe quoi que ce soit.

J’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir un compagnon qui match my freak comme on dit, parce que je n’ai désormais plus aucun problème à lui en parler et que ça ne lui paraît même pas si bizarre. Il m’a fallu du temps pour dépasser la honte et la culpabilité qui sont comprises dans ce paquet cadeau bien pourri. Ma meilleure pote est toujours là pour recevoir mes messages intempestifs qui n’exigent aucune réaction mais que je ne peux m’empêcher d’envoyer, comme un oiseau qui offre des brindilles et des petits cailloux. À l’heure actuelle, c’est un problème non-résolu. Ou peut-être pas un si gros problème, au fond. Je réinterroge ma position de fan, c’est quelque chose qui a toujours fait partie intégrante de ma personnalité. Je m’intéresse à des espaces en ligne dont je n’ai jamais fait partie par peur du jugement (à part le forum du fan club français de Metallica où j’avais mes habitudes en 2003, lol). Et je pense que la créativité peut être une manière de gérer tout ça, donc je fais des expériences. Ma capacité à séparer fiction et réalité est suffisante pour refuser de me rendre malheureuse. Je commence tout juste à accepter cette part de moi. Et oui, c’est un peu creepy et un peu puéril, mais c’est la vie. J’ai un petit mage médiéval qui tient une lettre d’amour tatoué sur le mollet, je crois que je sais pourquoi.

Interlude : Wishlist



Oh such a spring

 
Il y a des vendredis plus agréables que d’autres : ça commence par un rendez-vous chez le coiffeur, même si je déteste ma tête en sortant car je sais que ma coupe a besoin de quelques semaines de repousse pour avoir pile la bonne longueur. Il me propose toujours un café, ne discute pas plus que nécessaire et me fait toujours 20% de réduction sans que je ne sache pourquoi (mais je n’ose jamais demander). Ensuite, j’ai rendu visite à une amie, elle m’a offert une sucette au cornichon en forme de cornichon (qui a plutôt un goût de concombre sucré). Et puis, comme un vendredi par mois, le petit rituel avec ma meilleure pote qui a déménagé et que j’aimerais voir plus souvent : un déjeuner au pub avec une Guinness, avant d’aller traîner en ville en parlant trop fort derrière nos lunettes de soleil. Difficile de dire si on ressemble à deux ados ou à deux mémés du genre The Beales of Grey Garden, pick your fighter. 

Il faut dire qu’il y a des jours où on a besoin de discuter : jeudi matin, j’avais ce rendez-vous prévu depuis longtemps et un peu redouté, où l’on m’a confirmé que mon éléphant dans la pièce était un TSA (ce qui ne m’a pas vraiment surprise, mais tant qu’on ne se l’est pas entendu dire ce ne sont pas trop des choses qu’on affirme). Le matin de mon rendez-vous, une autre amie m’envoyait cet album que j’écoute en boucle depuis. Colonel Macabre m’évoquait plus le nom d’un groupe de synth-wave que d’indie pop Elephant 6-adjacente, c’est ce que je me disais en retournant au travail à 14h, un peu fébrile et à côté de mes pompes. Bref. Hier, j’ai vidé mon sac et ça m’a fait du bien, en plus il faisait beau.

J’ai terminé mon revisionnage des dragons, ça m’a inspiré une chanson idiote que j’ai inventée en faisant la vaisselle, puis je l’ai enregistrée à l’arrache sur GarageBand. Il me faudrait un compte pour shitposter incognito car il est hors de question que je partage ce genre de trucs on main, eh oui on cloisonne on barricade on compartimente comme d’habitude. Mais au moins, je refais de la musique. D’ailleurs, comme à peu près tous les deux ans, on va rejouer sur scène vite fait avec mon binôme pour une soirée dans mon cadre pro, c’est seulement un set de 20 minutes mais je suis déjà stressée. Je répète sur ma Flying V en me prenant pour une rockstar.

J’ai loupé plusieurs concerts que je voulais voir ces derniers temps, mais je pense à ceux que je verrai prochainement. Je n’ai pas encore réussi à décider si on allait passer plusieurs jours à Saint-Malo cet été où seulement le samedi pour Fontaines D.C., j’ai si hâte de les revoir. Ça fait environ 8 ans que je n’ai pas campé en festival, je ne suis par certaine d’être encore capable de faire ça. Et puis, avec ma plus ancienne amie, on a pris des places pour voir Placebo en octobre. Full nostalgie du lycée. Je crois que ça s’imposait. 

Objects in the mirror are closer than they appear

Depuis que j’ai vu Color Theories de Julio Torres, j’y repense à intervalles réguliers. J’aime déjà tout ce que j’ai vu de lui, et bien évidemment qu’une conférence drôle et politique sur les couleurs, par un petit gars coiffé d’une antenne façon baudroie abyssale, ça allait me plaire. Pour moi, les jours de la semaine, les chiffres et les lettres ont des couleurs. Je n’ai jamais trop réussi à savoir si c’était déterminé par les supports d’apprentissage de la maternelle ou si c’était de la vraie synesthésie. Julio m’a rassurée en énonçant doctement qu’un carré est bleu, un rond est jaune, un triangle est rouge. Ça m’a semblé être une vérité immuable. Tout comme le fait que le monde irait mieux s’il était moins bleu marine. Une collègue qui associe des couleurs aux gens m’avait dit un jour sans détour que j’étais bordeaux, alors que je suis très clairement une personne verte, tout le monde le sait. J’ai googlé l’âge de Julio Torres et je m’en suis voulue car je lui ai appliqué le truc qui m’arrive tout le temps : comment ça, il est né la même année que moi ? Il fait bien plus jeune. C’est le syndrome du silly little guy, je suppose.

Le premier avril, j’ai lu une bonne nouvelle : Justine Triet a casté Ewan M. dans son prochain film. J’ai vérifié l’information plusieurs fois avant de me réjouir, puis je me suis dit que personne n’avait d’intérêt à inventer ça à moins de vouloir me nuire personnellement. Pour fêter ça, j’ai lancé un rewatch de House of the Dragon histoire d’avoir tout en tête avant la saison 3 (c’est vraiment un très bon soap-operruque). J’y vois quelques similitudes avec Succession : tout le monde est bien placé sur l’échelle de la détestablilité, et Aemond et Aegon pourraient être des avatars blonds unhinged de Kendall et Roman Roy. La fantasy m’est toujours apparue comme un genre ennuyeux mais les familles dysfonctionnelles et les mauvais choix sur fond de mœurs médiévales, je trouve ça paradoxalement divertissant. Je ne fais pas partie des gens qui trouvent cette série spécialement mal écrite. En tout cas, j’ai toujours une sorte de syndrome de Stendhal à chaque apparition de mon problematic fav le prince à un œil, partagée entre l’envie de lui coller une gifle et celle de lui faire un câlin. Les deux peut-être. Comme je suis toujours dans la modération, j’ai eu envie d’écrire un mot de remerciements à Justine Triet. Je lui fais confiance.

En me remettant au dessin avec Machine Head en fond sonore, je méditais sur mon travail artistique et cette fâcheuse tendance à tout cloisonner. Je prends de toute évidence beaucoup plus de plaisir à faire ce que je ne considère pas comme du travail sérieux. À ce stade, mon travail artistique sérieux (ou du moins celui que j’ai considéré comme tel) est devenu quasi-inexistant pour plein de raisons, et c’est sans doute moins grave que cela en a l’air même si parfois ça me rend triste. Mais en fait, le problème, c’est que j’ai accumulé trop de casquettes avec le temps. Séparer chaque pratique, donner des noms différents à telle et telle chose, avoir un emploi, comme si tout cela ne pouvait pas coexister sereinement. Cette impression de devoir fonctionner en mode sous-marin, en adoptant des personnalités différentes selon le contexte, en brouillant les pistes et en laissant des messages cryptés un peu partout. La panique des interférences, comme si le monde allait s’écrouler au moindre télescopage. Ma collection de couvre-chefs prend trop de place, alors qu’il me suffirait peut-être juste d’une antenne lumineuse de poisson des abysses.