Do we have to fix it all?
Ça fait un moment que je tourne et retourne cette note dans ma tête, en me demandant si c’est une bonne idée de l’écrire. Et puis, hier, Sophiə a posté ce texte qui m’a beaucoup parlé, intitulé "From swiftie to audhd, ou comment Taylor Swift m’a aidé à comprendre que j’étais autiste". Bon, moi, ce n’est un secret pour personne, j’ai toujours collectionné les obsessions. Que ce soient les intérêts spécifiques, ceux qui sont toujours là avec une intensité variable (voire des périodes de dormance), ou les hyperfixations très intenses qui disparaissent comme elles sont apparues. Mais j’ai aussi récemment découvert un autre terme qui résonne particulièrement avec mon vécu : la limérence. Un bien joli mot qui désigne quelque chose de pas toujours très agréable.
Depuis que je suis toute petite, je me suis toujours désignée comme amoureuse. Ça a commencé vers l’âge ou j’ai su lire. Ma voisine de dix ans mon aînée, qui me gardait parfois, laissait traîner des magazines pour adolescentes dans lesquels je recopiais des poèmes que je glissais dans le cartable du garçon qui me plaisait (humiliation cuisante car il donna l’enveloppe à la maîtresse qui lut ma lettre en public, car oui en grande section on ne sait généralement pas lire). Plus tard, entre la sixième et la seconde, j’ai fait une énorme fixette sur un autre garçon. Au lycée, j’ai commencé une correspondance avec lui par mail. Bien qu’il ne partageait pas mes sentiments, ils s’est heureusement très bien comporté à mon égard et a même fait preuve de beaucoup d’empathie (j’ai à la fois envie de le remercier et de lui présenter mes excuses). Dit comme ça, c’est un peu mignon, mais en réalité, cet amour incontrôlable prenait absolument toute la place dans mes pensées et je me faisais tout un tas de scénarios, je collectais toutes les informations que je pouvais trouver à son sujet, j’en parlais (tout le temps, beaucoup trop) à mes amies. Bien sûr, comme ce n’était pas réciproque, ça me rendait aussi extrêmement malheureuse. On pourrait dire que j’étais tout simplement une forceuse, mais ça ne s’arrête pas là. En fait, je ne faisais aucune hiérarchie entre être fan de Leonardo DiCaprio et être amoureuse de ce gars. C’était bien plus qu’un simple crush, comme si cette personne était un intérêt spécifique à part entière. C’est donc ce qu’on appelle la limérence, et qui est particulièrement fréquent chez les personnes autistes.
Il y en a eu d’autres entre temps, mais je vous épargne les détails gênants. Je suis en couple depuis 2010, et je pensais qu’être dans une relation qui fonctionne allait faire disparaître ce truc que je me traîne depuis toujours comme une maladie ou un secret honteux. Que nenni bien sûr, la limérence est plus sournoise que ça et trouve simplement d’autres endroits où se glisser. Un musicien par-ci, un acteur par-là. Cela ne change absolument rien à l’amour que j’éprouve pour mon compagnon. Ce sont simplement d’autres formes d’attachement pas toujours saines, avec lesquelles je compose comme je peux. La plupart du temps, ce sont des gens que je ne rencontrerai jamais, c’est assez commode. Mais il est arrivé par deux fois que mon obsession se porte sur des personnes que j’ai rencontrées dans la vraie vie (en traînant dans le milieu artistique et musical indé, c’est le risque). Là, c’est un peu plus tricky, et ça m’a amené à culpabiliser énormément avant de me poser les bonnes questions : quelle est la nature de cette attirance ? Est-ce du désir ? Est-ce que je souhaite vivre quelque chose avec cette personne ? La réponse réside plutôt dans ce que je vois chez cet individu : souvent, des qualités que j’aimerais avoir et qui me font défaut. Une esthétique, une vibe, le talent, l’optimisme ou le chill. L’une de ces deux fois où j’ai manifesté de la limérence pour quelqu’un à qui j’ai eu l’occasion de parler, je me rappelle cette phrase prononcée sur un balcon alors que j’avais trop bu : "I don’t want to fuck you, I want to be you". Ce qui ne ma pas empêchée d’être au fond du trou quand il a terminé la soirée avec une de mes amies, car oui c’est quand même un peu vicieux cette affaire. Il est aussi question, je pense, d’un désir d’exister aux yeux de l’autre sans forcément qu’il ne se passe quoi que ce soit.
J’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir un compagnon qui match my freak comme on dit, parce que je n’ai désormais plus aucun problème à lui en parler et que ça ne lui paraît même pas si bizarre. Il m’a fallu du temps pour dépasser la honte et la culpabilité qui sont comprises dans ce paquet cadeau bien pourri. Ma meilleure pote est toujours là pour recevoir mes messages intempestifs qui n’exigent aucune réaction mais que je ne peux m’empêcher d’envoyer, comme un oiseau qui offre des brindilles et des petits cailloux. À l’heure actuelle, c’est un problème non-résolu. Ou peut-être pas un si gros problème, au fond. Je réinterroge ma position de fan, c’est quelque chose qui a toujours fait partie intégrante de ma personnalité. Je m’intéresse à des espaces en ligne dont je n’ai jamais fait partie par peur du jugement (à part le forum du fan club français de Metallica où j’avais mes habitudes en 2003, lol). Et je pense que la créativité peut être une manière de gérer tout ça, donc je fais des expériences. Ma capacité à séparer fiction et réalité est suffisante pour refuser de me rendre malheureuse. Je commence tout juste à accepter cette part de moi. Et oui, c’est un peu creepy et un peu puéril, mais c’est la vie. J’ai un petit mage médiéval qui tient une lettre d’amour tatoué sur le mollet, je crois que je sais pourquoi.



