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Affichage des articles du juillet, 2026

Paulette forever


[TW : deuil]

Quand j'ai rencontré N. en 2010, la première fois que je suis allée chez lui, il m'avait demandé si j'étais allergique aux chats. J'étais aux anges car non seulement je ne l'étais pas, mais cela voulait dire que j'allais en rencontrer un. Paulette avait une drôle de tête toute ronde, des grandes oreilles et une paire d'yeux incroyable. Deux immenses billes vert clair qui lui donnaient un air perpétuellement outré ou interloqué selon les situations. Il m'avait prévenue : "Paulette n'aime personne à part moi". La soirée s'était éternisée et j'avais passé la nuit sur le canapé. À notre grande surprise, la chatte s'était endormie roulée en boule contre moi.

C'est ainsi que s'est formée notre équipe composée de deux personnes extrêmement socially awkward et d'un chat misanthrope. Paulette nous a suivi·es dans cinq appartements différents – dont l'un où elle disposait d'un petit jardin fermé qu'elle a eu bien du mal à quitter. Lorsque nous partions en vacances, nous nous devions de prévenir quiconque viendrait en prendre soin : Paulette n'est pas très sociable mais tu verras, elle est très bavarde. Elle avait une voix bien particulière, un miaulement grave que l'on n’aurait pas soupçonné en voyant son petit gabarit. Je vais me permettre un instant d'anthropomorphisme : si Paulette avait eu forme humaine, je l’aurais imaginée en dame âgée et chic avec de grandes lunettes en écaille, devisant sur la vie d'un ton caustique et d'une voix de fumeuse. Je peux affirmer que son groupe préféré était Broadcast, et qu’elle adorait Twin Peaks.

Au fur et à mesure des années, elle est passée d’animal distant et caractériel à peluche accro aux câlins (pour notre plus grande joie, évidemment). Il n'y avait aucune configuration qui pouvait rendre Paulette plus heureuse que celle-ci : nous deux dans le canapé, elle au milieu. C'était, comme nous, une créature d'habitude qui connaissait l'emploi du temps par cœur et ne manquait jamais de donner son avis lorsque quelque chose ne se déroulait pas comme prévu. 

Après seize ans de vie commune et dix-sept ans au compteur pour elle, son cœur a cessé de battre le mardi 21 juillet 2026. N. a déboulé en catastrophe de la gare pour me rejoindre chez la vétérinaire avant le verdict, et nous avons pu accompagner notre douce amie jusqu'au dernier moment. Lorsque l'injection a eu lieu, en voyant le liquide bleu fluo dans la seringue, j'ai pensé à The Substance. J'ai espéré que ce produit lui redonne la forme d'un tout petit chaton. C'est fou comme seules les zones d'absurdité les plus profondes du cerveau s'activent dans ce genre de moments.

Nous avions beau y être préparé·es, on ne peut pas prendre la mesure du chagrin tant que l'on n'a pas vécu le premier matin silencieux. Les rituels de la journée qui n'auront plus lieu, même les plus ridicules (la cheese tax à chaque usage de gruyère râpé lors des repas, le petit morceau de madeleine avec le café). Le bruit feutré des coussinets sur le parquet, la douceur de son pelage d'hiver, les coups de tête et les clins d’œil au ralenti, la manière dont elle étirait ses pattes avant en bâillant (son haleine de chacal). Les innombrables surnoms, les chansons inventées qu'elle n'entendait plus depuis qu'elle était devenue sourde. Son prénom était si facile à faire rimer avec toutes sortes de bêtises.

La Team Rocket a perdu un membre, repose en paix ma chouette.

Catalogue of love

Je suis seule chez moi depuis quelques jours, à récupérer péniblement de la whatmillième semaine de canicule (quand c’est comme ça je n’écris plus, corps et cerveau en mode veille, tout ce qui peut sortir c’est de la colère et de l’angoisse mal maîtrisées donc j’évite). En faisant mes courses, j’ai décidé que j’allais faire semblant d’être Anglaise. J’ai acheté des muffins, des haricots à la tomate et des œufs, une canette de Guinness pour ne pas être complètement traîtresse non plus. Ça allait parfaitement avec ma dégaine qui est celle de l’été 2026 manifestement : je déteste me saper en été donc j’ai adopté le blokecore, short Adidas t-shirt trop grand et hop, basta. Je me disais que le Royaume-Uni avait ce don d’être à la fois un pays historiquement affreux et une sorte de monde parallèle rigolo.

Luna Carmoon sort un nouveau film l’année prochaine, avec un cast impeccable et des vampires (que demande le peuple), du coup comme je n’arrête pas d’y penser j’ai eu envie de revoir Hoard. Je me suis fait ce cadeau hier soir en mangeant un mini-Magnum aux amandes, dans mon appart post-canicule qui ressemble plus à une tanière d’animal hibernant qu’à un logis de trentenaire, enfin bref passons. C’était le film parfait à regarder la veille du grand ménage, un déluge de détritus et autres matières collantes et suspectes. On y suit Maria, tout d’abord enfant élevée par sa mère atteinte du syndrome de Diogène, puis dix ans plus tard dans une famille d’accueil. Un événement va déclencher une crise existentielle chez Maria, catalysée par le retour de Michael, un jeune homme hébergé avant elle dans cette même famille. Ses traumatismes d’enfance remontent à la surface, représentés par des éléments vus dans la première partie du film qui vont réapparaître comme des symboles.

Saura Lightfoot-Leon, qui interprète Maria ado, est incroyable de justesse (parenthèse : elle joue bientôt dans ce court-métrage avec vous-savez-qui, et vous vous doutez bien que ça me met en joie). Joseph Quinn est excellent aussi dans le rôle de Michael, ça me donne envie de le voir dans plus de films. Luna Carmoon écrit et filme comme si Andrea Arnold rencontrait John Waters. C’est viscéral, un peu crade, poisseux, caustique. Et aussi tendre, poétique, surréaliste. Elle semble être comme ça elle-même (je pose ici cette interview dans le Guardian, si ça vous intéresse), et j’aime ces formes d’honnêteté radicale. Coïncidence, quand le film s’est terminé, elle avait posté quelques stories sur Insta. Des selfies avec son habituel rouge à lèvres qui déborde un peu, des observations sur les visages qu’elle voudrait voir plus souvent à l’écran, longs nez yeux globuleux dents pas droites et nique le patriarcat. Elle montre ses propres yeux en exemple et je me rends compte que j’ai les mêmes. J’ai eu envie de lui dire qu’on a besoin de plus d’artistes comme elle. Enfin c’est mon avis.

Et comme je ne peux pas m’empêcher de voir des liens partout, les tableaux les ficelles tout ça, je me disais aussi que ça matchait pas mal avec le gros pavé de Mariana Enriquez, Notre part de nuit, que je n’ai pas encore terminé mais dont la lecture me captive (si tant est que j’arrive à me concentrer un minimum). Je n’ai aucun mal à imaginer certaines scènes filmées par Luna Carmoon, les histoires de cicatrices, d’arythmie cardiaque et de rituels dans des chambres d’hôtel moites. Angleterre-Argentine même si je regarde pas le foot.

J’attends les vacances, la ville sent la poubelle et le gaz d’échappement. Le ventilateur tourne, sur les conseils du psy j’essaie d’apprendre à être un main character (comme si j’étais pas déjà assez relou), mais comme j’ai passé ma vie à faire du mimétisme, je ne sais pas trop comment m’y prendre. À vrai dire, je me sens un peu comme Jimothy le petit raton-laveur.