Momentary blissness
Il faut que je vous raconte. D’habitude, moi, mon truc, c’est plutôt les interstices. J’écoute des groupes dont la fanbase se compose de 15 personnes, je vais à des concerts à prix libre toute l’année, je fréquente des organisateur·ices de mini-festivals DIY. Quand j’avais 15-16 ans, j’étais fan de Metallica et c’est sans doute la dernière fois que je me suis sentie concernée par le mainstream à proprement parler. Avec quelques amis dont un qui avait le permis, on avait fomenté un plan pour aller les voir au Parc des Princes. Tout était réglé, on avait économisé pour les places et on devait dormir chez le cousin de l’un d’entre eux. Et puis mes parents ont refusé, j’étais mineure, ça leur semblait sûrement un peu dangereux. Une fois la FOMO passée, j’ai arrêté de leur en vouloir assez vite.
Plus tard, je me suis tournée vers des centres d’interêt de plus en plus niche. Parfois très cultes malgré tout, je pense par exemple à Neutral Milk Hotel que je suis allée voir en 2014 comme d’autres vont voir une messe célébrée par le pape. Ma meilleure amie me parlait de Fontaines D.C. il y a au moins 5 ans, "non mais faut que t’écoutes, Grian Chatten c’est un poète avec une voix incroyable". J’avais écouté une chanson ou deux puis rangé ça de côté dans une petite boîte étiquetée "pour plus tard", comme si je savais déjà qu’il allait falloir que je fasse de la place pour une nouvelle monomanie, comme si j’avais anticipé que j’allais être aspirée dans un vortex sans fin. Je me suis vraiment fait avoir comme une bleue par la DA bizarre rose et vert fluo de leur dernier album, lancé au hasard un jour de novembre 2024 en nettoyant ma salle de bain.
C’est Favourite qui m’a eue en premier. Un coup de poignard dans le cœur. Elle parlait à la moi de toutes les époques : celle de 5 ans avec sa fausse guitare électrique Mickey, celle de 16 ans arborant cheveux oranges et bijoux à pics, celle de 28 ans qui considérait déjà la nostalgie comme un état permanent, et celle d’aujourd’hui, les yeux un peu plus cernés mais toujours prête à redevenir fan de tout et n’importe quoi. J’ai écouté Romance (et les autres albums) en boucle les mois suivants en me demandant ce que c’était que cette sorcellerie, comment un groupe de post-punk pouvait me faire autant d’effet en étant en train d’évoluer en groupe de stade, comment un disque avec une pochette d’un goût aussi discutable pouvait renfermer autant d’intensité. Ces gars ont le charisme et le talent des plus grandes rockstars tout en ayant une conscience politique sincère, sans glorifier les comportements de connards mégalos (ça compte). Peut-être aussi que comme ils sont Irlandais, c’est forcément des cousins, des copains, ou quelque chose de cet ordre. Et puis, ils ont décidé de faire deux clips avec un de mes acteurs prefs et là je me suis dit que j’étais vraiment foutue.
Au festival du Lobby de la Piche à Château-Gonflable, où je me suis rendue seule l’été dernier sur un coup de tête, j’avais atteint sans peine le premier rang car le public n’était pas là pour eux. Je me suis cramponnée à la barrière à m’en faire des bleus plein les bras et je n’ai pas pleuré. Je n’étais pas à ma place et eux non plus je pense, c’était étrange mais si satisfaisant de les voir d’aussi près malgré le contexte incongru. Ce samedi 15 août, c’était autre chose. La Route du Rock était il y a longtemps un passage obligé de l’été, avec l’ami qui n’est plus là et tout un groupe avec qui pour la plupart on s’est perdu·es de vue. Après 8 ans d’absence et une mutation en quasi-quadras pétris d’anxiété sociale et de contractures musculaires, la journée avait commencé avec une petite boule au ventre. On a monté la tente au son des balances de It’s Amazing to be Young, j’ai commencé à me détendre, puis deux bains de mer (dont un en écoutant Lael Neale jouer) et des retrouvailles amicales nous ont sauvé la mise.
Il y avait des milliers de gens avec des t-shirts Fontaines D.C., ça m’a procuré des sensations paradoxales toute la journée. J’ai repensé à l’ado fan de Metallica que j’étais en me disant que je n’avais jamais ressenti d’appartenance à quelque chose d’aussi gigantesque. D’un autre côté, je me suis sentie frustrée de devoir partager mon truc avec la Terre entière, et j’ai eu parfois envie de gatekeeper un peu. J’ai pensé à la Beatlemania, aux Swifties, ça m’a rendue humble. J’ai versé quelques larmes pendant le concert d’Aldous Harding, prise au dépourvu par la combinaison de sa voix et de la lumière rasante de début de soirée.
Le 15 août, c’est aussi l’anniversaire de mon amie L. On ne se voit pas souvent. On se connaît de loin depuis plus de 10 ans, et ces derniers mois on s’est découvert quelques points communs qui nous ont rapprochées, notamment Fontaines D.C. et l’incapacité d’aimer les choses à moitié. Lorsqu’on s’est vues au camping, c’était évident qu’on irait au concert ensemble. À l’espace VIP, on a croisé Deego par hasard (oui, la providence se loge parfois dans le fait de connaître des personnes capables de nous donner accès à ces endroits privilégiés). On lui a demandé s’il était d’accord de prendre une photo avec nous avec la contenance de deux enfants de 8 ans. La foule était si compacte qu’il aurait été impossible d’avoir une bonne visibilité, on a donc mesuré notre chance comme jamais en allant se coller à la barrière de la plateforme surplombant le public. Vue imprenable. On a chanté toutes les paroles comme des patates, on s’est fait un gros câlin pendant Favourite. J’ai frissonné très fort quand ils ont invité Kurt Vile sur Roman Holiday. Mais encore une fois, je n’ai pas pleuré, trop concentrée pour me laisser aller.
J’ai lavé mes affaires poussiéreuses, incapable de dire si j’avais perdu des points de vie ou si j’en avais gagné. Et j’attends désormais la sortie de Dopamine Chamber en pensant qu’ils méritent bien que tout le monde les aime.
