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Faux-lie à deux

Il y a deux nouveaux singles de Faux Real qui sont sortis récemment. Comme d'habitude, j'ai écouté et regardé les clips, ça m'a amusée deux minutes puis j'ai dit "Ouais, bon". Et comme d'habitude, une seule écoute a suffi à me coller le titre en tête toute la journée, et ce matin je me suis levée en fredonnant Seesaw / C'est comme ça / It's always up and down / Avec toi. C'est un peu con. C'est efficace. Et il y a, d'après moi, une forme de sorcellerie là-dedans.

Faux Real est un duo composé des frères Elliott et Virgile Arndt, que j'ai découvert pendant le confinement. Je me rappelle avoir lu qu'ils étaient les nouveaux Sparks, puis j'ai passé des heures à regarder leurs vidéos où ils se mettent en scène dans des chorégraphies dignes des pires souvenirs d'acrogym en cours d'EPS, sur des chansons pop à la fois kitsch et érudites. J'ai crié de joie lorsqu'ils ont été programmés aux Trans, et les Trans ont été annulées cette année-là. 

Ce qui me fascine chez eux, c'est qu'ils flirtent en permanence avec les limites du ridicule, mais s'en sortent malgré tout par des pirouettes miraculeuses. C'est casse-gueule et ça se rattrape, en équilibre permanent, sur le fil. Comme si un artiste conceptuel avait imaginé le téléscopage d'un boys band de 1998 et d'un numéro de cirque (ce qui, en théorie, n'est pas certain d'être une réussite). Leurs collaborations avec Kirin J. Callinan et Jaakko Eino Kalevi ont fini de me convaincre. Je les ai fait découvrir à ma meilleure pote, on s'est enthousiasmées à l'excès, de la même manière que lorsqu'on inventait des petites danses absurdes sur MGMT à l'époque où on vivait en colocation. Au concert qu'on est allées voir ensemble, j'ai rarement ressenti autant d'euphorie collective.

Les clips de Faux Real me procurent le même genre de satisfaction que les office toys chromés qu'on trouvait dans les boutiques de déco des années 90. Je possède plusieurs de ces objets à base de boules et de balanciers qui jouent avec la gravité, dont mon regard n'arrive jamais à se détacher. Dans le clip de Seesaw : un pendule de Newton, un métronome, une balance. Mouvement perpétuel.

Alors que je démarre la lecture de Vibes Lore Core de Valentina Tanni, les images de Faux Real imprimées dans ma rétine me semblent correspondre exactement à ce propos : "Pas de pensée, juste des vibes". En convoquant tout un tas de références soigneusement restituées, leur univers est une aesthetic à lui seul. Faux Real, Faux Maux, Faux Ever. Sur une de leurs vidéos, j'ai commenté "Telling my kids this was Oasis", et ils m'ont répondu : Faux-asis. J'ai souri devant l'évidence, en regrettant de ne pas avoir trouvé le jeu de mots moi-même. Faux Real pourrait être un groupe inventé de toutes pièces pour un filmEt pourtant, derrière ces strates d'ironie empilées façon poupées russes, je vois beaucoup de sincérité. Je crois que c'est ce paradoxe qui me plaît autant.

Exercise your demons

J’ai repris la lecture après un long passage à vide. Une dizaine de bouquins m’attendent depuis des mois, de temps en temps je les regarde avec culpabilité. C’est Mariana Enriquez qui m’a sauvée avec son recueil de nouvelles Les dangers de fumer au lit. J’ai toujours aimé lire des nouvelles, c'est un bon compromis quand l'attention a du mal à tenir sur la durée. Je n'avais jamais lu Mariana Enriquez et ne regrette pas ce choix, pour cet été je me réserve Notre part de nuit (avec l'Ange déchu de Cabanel en couverture, qui me fixe parfois depuis sa place sur l'étagère). Je me suis enfin offert Les écrans sanglants de Claire Cronin, dont je repoussais la lecture depuis longtemps, et j'ai emprunté Vibes Lore Core de Valentina Tanni à la bibliothèque. J'ai besoin de lire sur les fantômes, les souvenirs fictifs et les images persistantes. 

Je ne sais pas écrire sur mes lectures sans spoiler ni paraphraser, alors je reste en surface, comme la fumée au-dessus d'une tasse de café. Je boucle des petites boucles tous les jours au point où je les note désormais dans un carnet d'une manière indéchiffrable pour quiconque.

Mon dernier post était en pleine canicule, la deuxième est déjà en train de nous tomber dessus avant même le solstice d'été. La chaleur me rend molle et immobile, mon corps se contorsionne dans des postures absurdes, un bras au-dessus de la tête, une jambe par-dessus le dossier du canapé. La chatte s'allonge en-dessous pour d'interminables siestes, souvent une patte dépasse. Je vérifie si elle va bien, la tête en bas, et elle cligne des yeux doucement, bâille et s'étire. Elle vient d'entamer sa dix-huitième année d'existence, on se rend à l'évidence qu'elle n'est pas éternelle mais on ne le dit pas vraiment à voix haute. Le traitement n'opère plus, elle refuse l'alimentation restrictive alors on la laisse vivre et on lui fait plaisir, à quoi bon la priver. Je n'ai pas envie d'être l'infirmière de l'Ehpad qui refuse qu'une mamie de 90 ans s'allume une clope.

J'ai commencé plusieurs brouillons de notes au bout desquels je ne suis pas parvenue car mon cerveau se coince dans plusieurs toiles d'araignée à la fois, une à chaque coin de la pièce. J'ai envie de continuer ma série de dessins, faire un fanzine, reprendre sérieusement la musique, m'inscrire à une formation. Il fait néanmoins trop chaud pour faire un quart de tout ça, alors on regarde Widow's Bay en mangeant des glaces.

Interlude : Bloody heatwave


🖤

(gifs piqués sur tumblr)

How Lo do you like your Fi?

Je ne me lasse pas de cet album de Richard, le capitaine. J’écoute très peu de chansons en français, mais il y a quelque chose dans cette voix jeune et mélodieuse qui marmonne un peu, ces parties de guitares sublimes et le grain lo-fi de l’ensemble qui touche une corde sensible, qui appuie parfaitement là où il faut. Comme à mon habitude, je suis toujours émue par les outsiders, et je retrouve quelque chose de cet ordre dans ses textes très beaux mais aussi un peu étranges, un peu à côté. Dans l’une de ses chansons, les percussions sont enregistrées dans une cuisine. Et je repense à cette citation issue du livre Endless Endless, a lo-fi history of the Elephant 6 mystery : "Another overlooked aspect of lo-fi music […] is that it is often quieter. Even when turned up loud, it can sound almost like a whispered secret meant only for you or like eavesdropping on one meant for someone else, something you’re not supposed to share or you’re not supposed to hear, or both". Voilà exactement comment je qualifierais cet album : une collection de secrets, presque des lazy confessions. Ça me rappelle quand j’ai vu les Moldy Peaches à Londres, Kimya Dawson avait évoqué le fait que ses chansons s’écoutent généralement seul·e, et qu’elle était toujours étonnée d’entendre le public les reprendre en chœur, comme si toutes ces solitudes se réunissaient au même endroit. 

À l’autre extrémité de l’échelle, j’ai récemment découvert Jim E. Brown que je prends pas mal de plaisir à écouter (hélas pour mes voisins). Outsider d’un autre registre, il incarne un personnage grotesque et peu élégant (euphémisme) qui déclame des insanités sur des instrus synth-pop très accrocheuses (enfin, d’après moi). Même si certains de ses textes sont un peu dégueu, il faut avouer que la vulgarité, lorsqu’elle vient de Manchester, a une autre saveur, et que son sens de la formule est indéniable. J’ai toujours été musicalement très polarisée entre les grand·es mélancoliques et les hurluberlus qui me font tout simplement rire. Je pense qu’il y a une part de catharsis là-dedans, comme quand on est enfant et qu’on dit des gros mots par pur plaisir. Je me souviens par exemple de ma 3e année d’études, où après avoir passé l’année à pleurer en écoutant Neutral Milk Hotel, lorsqu’à l’approche du diplôme le stress montait de jour en jour, je n’arrivais plus à écouter autre chose que The Lonely Island, Jon Lajoie ou Flight of the Conchords (c’était l’époque). L'expression "Jizz in my pants" était prononcée plusieurs fois par jour dans ma coloc, la grossièreté fonctionnant comme un antidote à l’anxiété. Je ne tire évidemment aucune fierté de ma propension à être bon public pour ce genre de bêtises, il faut bien entendu faire le tri. Et ça, pour le coup, il n’y a qu’en anglais que ça fonctionne sur moi.

En parlant de langue anglaise et de voix, j’ai écouté hier le dernier podcast de The Blindboy, où il est question d’une récente étude concernant l’autisme et plus particulièrement l’état de flow, qui est en gros cet état d’intense bien-être lorsque l’on s’adonne à une activité créative ou qu’on se plonge dans quelque chose qui nous passionne, en oubliant tout le reste. The Blindboy parle d’une voix très apaisante, avec un accent irlandais qui est sans doute l’un des plus agréables qu’il m’ait été donné d’écouter (je parlerai peut-être un jour de ma fixation sur les accents d’outre-Manche, en ce moment j’essaie d’apprendre à tous les identifier). Le fil conducteur de cet épisode est son obsession pour les goélands, c’est tout simplement un délice. Certains de ses propos tapent très juste en ce qui me concerne, comme par exemple lorsqu’il raconte qu’avant son diagnostic, il était persuadé d’être bizarre par choix. Ou quand au lycée, on lui demande pourquoi il n’a pas rendu son devoir d’économie, il explique qu’il n’a pas pu le faire car il était trop occupé à écouter Cypress Hill, que peut-être d’ici un mois il s’intéresserait à l’économie mais que pour l’instant, quand il écoute Cypress Hill, il ne peut pas penser à autre chose. C’est d’une logique implacable.

My rollercoaster's got the biggest ups and downs

Cette semaine a été intense en émotions, j’ai attendu que ça se tasse un peu pour prendre le temps d’écrire. Affalée dans mon canapé avec le chat, je récupère doucement, ça prend du temps. Comme prévu, on est remontés sur scène mardi soir, dans un contexte qui m’a fait faire un peu de gymnastique avec mes histoires de cloisonnement, car j’étais sous mon identité d’artiste devant une bonne partie de mes collègues de boulot ainsi que pas mal d’étudiant·es qui ne me connaissent qu’en tant que gobelin administratif. Ça faisait deux ans qu’on n’avait pas joué en public, autant dire que le combo mains moites et jambes tremblantes était à son comble. J’aurais aimé pouvoir me débarrasser de mon enveloppe physique à ce moment-là : pas de problème avec le fait d’être entendue, mais être vue c’est autre chose (même cachée derrière une Flying V). Mon corps tout raide, trop gauche, mes mimiques crispées d’animal pris dans les phares d’une voiture. Mais c’est passé, sans catastrophe. J’ai parlé un peu au micro, awkward comme d’habitude, j’ai verbalisé mon trac et on m’a dit que c’était bien de l’avoir fait. Il paraît que je suis douée pour faire croire que je suis calme.

En allant prendre l’air juste après avoir joué, deux jeunes gens adorables sont venus nous dire qu’iels aimaient ce qu’on faisait depuis longtemps et que ça leur faisait plaisir de nous rencontrer. J’ai toujours du mal à recevoir ces compliments, habituellement c’est moi qui les fais, c’est moi qui manifeste mon admiration, c’est trop étrange de se retrouver de l’autre côté. J’aurais pu pleurer je crois. C’est ce qu’on s’est toujours dit en faisant de la musique sans plan de carrière, avec des longs temps de pause et une DA bancale. Si ça plait à trois personnes c’est déjà bien, si des jeunes nous citent en référence alors on a gagné. Reste la prochaine épreuve : revoir les photos/vidéos, avoir envie de se cacher sous terre. Je comprends tellement les gens qui jouent avec des masques ou des cagoules.

Hier, accident tragique. En passant l’aspirateur, telle une énorme patachon j’ai fait tomber ma guitare folk qui s’est cassée à la base de la tête. Ça a déclenché un truc un peu rigolo : un gars que j’ai connu en première année des beaux-arts est venu me parler en DM. Je le trouvais cool et on ne s’était jamais donné de nouvelles depuis genre 2008, un mal pour un bien donc. Je suis quand même bien dégoûtée car je tiens à cette guitare, que j’avais achetée avec un de mes premiers salaires quand j’étais étudiante. Il y a des oiseaux gravés dessus, c’est un peu la classe. Mais peut-être qu’elle était vexée que je l’utilise pour chanter des conneries.

Do we have to fix it all?

Ça fait un moment que je tourne et retourne cette note dans ma tête, en me demandant si c’est une bonne idée de l’écrire. Et puis, hier, Sophiə a posté ce texte qui m’a beaucoup parlé, intitulé "From swiftie to audhd, ou comment Taylor Swift m’a aidé à comprendre que j’étais autiste". Bon, moi, ce n’est un secret pour personne, j’ai toujours collectionné les obsessions. Que ce soient les intérêts spécifiques, ceux qui sont toujours là avec une intensité variable (voire des périodes de dormance), ou les hyperfixations très intenses qui disparaissent comme elles sont apparues. Mais j’ai aussi récemment découvert un autre terme qui résonne particulièrement avec mon vécu : la limérence. Un bien joli mot qui désigne quelque chose de pas toujours très agréable.

Depuis que je suis toute petite, je me suis toujours désignée comme amoureuse. Ça a commencé vers l’âge ou j’ai su lire. Ma voisine de dix ans mon aînée, qui me gardait parfois, laissait traîner des magazines pour adolescentes dans lesquels je recopiais des poèmes que je glissais dans le cartable du garçon qui me plaisait (humiliation cuisante car il donna l’enveloppe à la maîtresse qui lut ma lettre en public, car oui en grande section on ne sait généralement pas lire). Plus tard, entre la sixième et la seconde, j’ai fait une énorme fixette sur un autre garçon. Au lycée, j’ai commencé une correspondance avec lui par mail. Bien qu’il ne partageait pas mes sentiments, ils s’est heureusement très bien comporté à mon égard et a même fait preuve de beaucoup d’empathie (j’ai à la fois envie de le remercier et de lui présenter mes excuses). Dit comme ça, c’est un peu mignon, mais en réalité, cet amour incontrôlable prenait absolument toute la place dans mes pensées et je me faisais tout un tas de scénarios, je collectais toutes les informations que je pouvais trouver à son sujet, j’en parlais (tout le temps, beaucoup trop) à mes amies. Bien sûr, comme ce n’était pas réciproque, ça me rendait aussi extrêmement malheureuse. On pourrait dire que j’étais tout simplement une forceuse, mais ça ne s’arrête pas là. En fait, je ne faisais aucune hiérarchie entre être fan de Leonardo DiCaprio et être amoureuse de ce gars. C’était bien plus qu’un simple crush, comme si cette personne était un intérêt spécifique à part entière. C’est donc ce qu’on appelle la limérence, et qui est particulièrement fréquent chez les personnes autistes.

Il y en a eu d’autres entre temps, mais je vous épargne les détails gênants. Je suis en couple depuis 2010, et je pensais qu’être dans une relation qui fonctionne allait faire disparaître ce truc que je me traîne depuis toujours comme une maladie ou un secret honteux. Que nenni bien sûr, la limérence est plus sournoise que ça et trouve simplement d’autres endroits où se glisser. Un musicien par-ci, un acteur par-là. Cela ne change absolument rien à l’amour que j’éprouve pour mon compagnon. Ce sont simplement d’autres formes d’attachement pas toujours saines, avec lesquelles je compose comme je peux. La plupart du temps, ce sont des gens que je ne rencontrerai jamais, c’est assez commode. Mais il est arrivé par deux fois que mon obsession se porte sur des personnes que j’ai rencontrées dans la vraie vie (en traînant dans le milieu artistique et musical indé, c’est le risque). Là, c’est un peu plus tricky, et ça m’a amené à culpabiliser énormément avant de me poser les bonnes questions : quelle est la nature de cette attirance ? Est-ce du désir ? Est-ce que je souhaite vivre quelque chose avec cette personne ? La réponse réside plutôt dans ce que je vois chez cet individu : souvent, des qualités que j’aimerais avoir et qui me font défaut. Une esthétique, une vibe, le talent, l’optimisme ou le chill. L’une de ces deux fois où j’ai manifesté de la limérence pour quelqu’un à qui j’ai eu l’occasion de parler, je me rappelle cette phrase prononcée sur un balcon alors que j’avais trop bu : "I don’t want to fuck you, I want to be you". Ce qui ne ma pas empêchée d’être au fond du trou quand il a terminé la soirée avec une de mes amies, car oui c’est quand même un peu vicieux cette affaire. Il est aussi question, je pense, d’un désir d’exister aux yeux de l’autre sans forcément qu’il ne se passe quoi que ce soit.

J’ai vraiment beaucoup de chance d’avoir un compagnon qui match my freak comme on dit, parce que je n’ai désormais plus aucun problème à lui en parler et que ça ne lui paraît même pas si bizarre. Il m’a fallu du temps pour dépasser la honte et la culpabilité qui sont comprises dans ce paquet cadeau bien pourri. Ma meilleure pote est toujours là pour recevoir mes messages intempestifs qui n’exigent aucune réaction mais que je ne peux m’empêcher d’envoyer, comme un oiseau qui offre des brindilles et des petits cailloux. À l’heure actuelle, c’est un problème non-résolu. Ou peut-être pas un si gros problème, au fond. Je réinterroge ma position de fan, c’est quelque chose qui a toujours fait partie intégrante de ma personnalité. Je m’intéresse à des espaces en ligne dont je n’ai jamais fait partie par peur du jugement (à part le forum du fan club français de Metallica où j’avais mes habitudes en 2003, lol). Et je pense que la créativité peut être une manière de gérer tout ça, donc je fais des expériences. Ma capacité à séparer fiction et réalité est suffisante pour refuser de me rendre malheureuse. Je commence tout juste à accepter cette part de moi. Et oui, c’est un peu creepy et un peu puéril, mais c’est la vie. J’ai un petit mage médiéval qui tient une lettre d’amour tatoué sur le mollet, je crois que je sais pourquoi.

Interlude : Wishlist



Oh such a spring

 
Il y a des vendredis plus agréables que d’autres : ça commence par un rendez-vous chez le coiffeur, même si je déteste ma tête en sortant car je sais que ma coupe a besoin de quelques semaines de repousse pour avoir pile la bonne longueur. Il me propose toujours un café, ne discute pas plus que nécessaire et me fait toujours 20% de réduction sans que je ne sache pourquoi (mais je n’ose jamais demander). Ensuite, j’ai rendu visite à une amie, elle m’a offert une sucette au cornichon en forme de cornichon (qui a plutôt un goût de concombre sucré). Et puis, comme un vendredi par mois, le petit rituel avec ma meilleure pote qui a déménagé et que j’aimerais voir plus souvent : un déjeuner au pub avec une Guinness, avant d’aller traîner en ville en parlant trop fort derrière nos lunettes de soleil. Difficile de dire si on ressemble à deux ados ou à deux mémés du genre The Beales of Grey Garden, pick your fighter. 

Il faut dire qu’il y a des jours où on a besoin de discuter : jeudi matin, j’avais ce rendez-vous prévu depuis longtemps et un peu redouté, où l’on m’a confirmé que mon éléphant dans la pièce était un TSA (ce qui ne m’a pas vraiment surprise, mais tant qu’on ne se l’est pas entendu dire ce ne sont pas trop des choses qu’on affirme). Le matin de mon rendez-vous, une autre amie m’envoyait cet album que j’écoute en boucle depuis. Colonel Macabre m’évoquait plus le nom d’un groupe de synth-wave que d’indie pop Elephant 6-adjacente, c’est ce que je me disais en retournant au travail à 14h, un peu fébrile et à côté de mes pompes. Bref. Hier, j’ai vidé mon sac et ça m’a fait du bien, en plus il faisait beau.

J’ai terminé mon revisionnage des dragons, ça m’a inspiré une chanson idiote que j’ai inventée en faisant la vaisselle, puis je l’ai enregistrée à l’arrache sur GarageBand. Il me faudrait un compte pour shitposter incognito car il est hors de question que je partage ce genre de trucs on main, eh oui on cloisonne on barricade on compartimente comme d’habitude. Mais au moins, je refais de la musique. D’ailleurs, comme à peu près tous les deux ans, on va rejouer sur scène vite fait avec mon binôme pour une soirée dans mon cadre pro, c’est seulement un set de 20 minutes mais je suis déjà stressée. Je répète sur ma Flying V en me prenant pour une rockstar.

J’ai loupé plusieurs concerts que je voulais voir ces derniers temps, mais je pense à ceux que je verrai prochainement. Je n’ai pas encore réussi à décider si on allait passer plusieurs jours à Saint-Malo cet été où seulement le samedi pour Fontaines D.C., j’ai si hâte de les revoir. Ça fait environ 8 ans que je n’ai pas campé en festival, je ne suis par certaine d’être encore capable de faire ça. Et puis, avec ma plus ancienne amie, on a pris des places pour voir Placebo en octobre. Full nostalgie du lycée. Je crois que ça s’imposait. 

Objects in the mirror are closer than they appear

Depuis que j’ai vu Color Theories de Julio Torres, j’y repense à intervalles réguliers. J’aime déjà tout ce que j’ai vu de lui, et bien évidemment qu’une conférence drôle et politique sur les couleurs, par un petit gars coiffé d’une antenne façon baudroie abyssale, ça allait me plaire. Pour moi, les jours de la semaine, les chiffres et les lettres ont des couleurs. Je n’ai jamais trop réussi à savoir si c’était déterminé par les supports d’apprentissage de la maternelle ou si c’était de la vraie synesthésie. Julio m’a rassurée en énonçant doctement qu’un carré est bleu, un rond est jaune, un triangle est rouge. Ça m’a semblé être une vérité immuable. Tout comme le fait que le monde irait mieux s’il était moins bleu marine. Une collègue qui associe des couleurs aux gens m’avait dit un jour sans détour que j’étais bordeaux, alors que je suis très clairement une personne verte, tout le monde le sait. J’ai googlé l’âge de Julio Torres et je m’en suis voulue car je lui ai appliqué le truc qui m’arrive tout le temps : comment ça, il est né la même année que moi ? Il fait bien plus jeune. C’est le syndrome du silly little guy, je suppose.

Le premier avril, j’ai lu une bonne nouvelle : Justine Triet a casté Ewan M. dans son prochain film. J’ai vérifié l’information plusieurs fois avant de me réjouir, puis je me suis dit que personne n’avait d’intérêt à inventer ça à moins de vouloir me nuire personnellement. Pour fêter ça, j’ai lancé un rewatch de House of the Dragon histoire d’avoir tout en tête avant la saison 3 (c’est vraiment un très bon soap-operruque). J’y vois quelques similitudes avec Succession : tout le monde est bien placé sur l’échelle de la détestablilité, et Aemond et Aegon pourraient être des avatars blonds unhinged de Kendall et Roman Roy. La fantasy m’est toujours apparue comme un genre ennuyeux mais les familles dysfonctionnelles et les mauvais choix sur fond de mœurs médiévales, je trouve ça paradoxalement divertissant. Je ne fais pas partie des gens qui trouvent cette série spécialement mal écrite. En tout cas, j’ai toujours une sorte de syndrome de Stendhal à chaque apparition de mon problematic fav le prince à un œil, partagée entre l’envie de lui coller une gifle et celle de lui faire un câlin. Les deux peut-être. Comme je suis toujours dans la modération, j’ai eu envie d’écrire un mot de remerciements à Justine Triet. Je lui fais confiance.

En me remettant au dessin avec Machine Head en fond sonore, je méditais sur mon travail artistique et cette fâcheuse tendance à tout cloisonner. Je prends de toute évidence beaucoup plus de plaisir à faire ce que je ne considère pas comme du travail sérieux. À ce stade, mon travail artistique sérieux (ou du moins celui que j’ai considéré comme tel) est devenu quasi-inexistant pour plein de raisons, et c’est sans doute moins grave que cela en a l’air même si parfois ça me rend triste. Mais en fait, le problème, c’est que j’ai accumulé trop de casquettes avec le temps. Séparer chaque pratique, donner des noms différents à telle et telle chose, avoir un emploi, comme si tout cela ne pouvait pas coexister sereinement. Cette impression de devoir fonctionner en mode sous-marin, en adoptant des personnalités différentes selon le contexte, en brouillant les pistes et en laissant des messages cryptés un peu partout. La panique des interférences, comme si le monde allait s’écrouler au moindre télescopage. Ma collection de couvre-chefs prend trop de place, alors qu’il me suffirait peut-être juste d’une antenne lumineuse de poisson des abysses.

Interlude : Body and Soul


Quand j’étais petite, je pouvais passer des heures à regarder les pages "bureau" des catalogues. Les surfaces en bois ciré ou en métal, les compositions géométriques, les dossiers suspendus et les plantes. Il y avait un truc là-dedans qui me faisait rêver, et cela n’avait rien à voir avec le travail. C’était un truc d’ambiance. J’adorais l’odeur de l’agence bancaire quand ma mère allait retirer des sous, un mélange de chauffage, de moquette et de pshit O’Cedar. Je jouais toute seule à la secrétaire, avec un faux téléphone jaune et des tas de papiers sur un bureau (je lisais beaucoup Gaston Lagaffe et j’aimais déjà bien l’idée de faire semblant de travailler, je crois).

En 2012, après la fin de mes études, j’ai dû rapidement trouver un job car j’étais dans la merde. Arrivée dans une nouvelle ville avec la fraîcheur relative de mes 25 ans, déjà fatiguée d’avoir cumulé deux emplois étudiants l’année de mon diplôme, j’épluchais les annonces sans grande conviction. La seule réponse positive que j’ai reçue venait d’une boîte de conseil en marketing qui cherchait une "téléopératrice de saisie". Je suis allée à l’entretien en me prenant pour Peggy Olson, comme si ma vie en dépendait (et c’était un peu le cas). 

Les locaux se situaient au-dessus d’un bureau de poste, dans un quartier périphérique où je me rendais en bus. C’étaient en fait deux petites entreprises en une, dont les dirigeants étaient un couple. Chacun avait son bureau, et il y avait un petit open-space où travaillaient trois "chargés d’étude" à peine plus âgés que moi. Tout le monde se vouvoyait. Mon bureau était un genre d’aquarium, à la vue de tout le monde, près du hall d’entrée. Il y avait un téléphone et un monticule de fiches à remplir à la main, au crayon à papier. En gros, il s’agissait d’alimenter des bases de données de contacts professionnels pour les inviter à des salons d’entreprises. Chaque fiche correspondait à une société et je devais les appeler une par une pour obtenir les noms et adresses mail des personnes occupant les postes les plus importants. 

C’était l’automne. Les journées raccourcissaient, je remplissais consciencieusement mes fiches, trente-cinq heures par semaine. Je m’amusais à m’inventer une voix téléphonique et j’avais ma petite phrase d’accroche : "Bonjour, [prénom] du salon Industrie de Lyon, je vous appelle pour vérifier et mettre à jour les contacts dont nous disposons au sein de votre société". On me demandait parfois quel temps il faisait à Lyon, alors que je n’étais pas à Lyon, et d’autres fois les personnes dont le nom apparaissait sur les fiches étaient décédées depuis deux ans. Je me revoyais en train de jouer à la secrétaire avec mon faux téléphone jaune, à l’époque ça avait l’air vachement plus fun. Je broyais du noir et je n’avais même pas le droit d’allumer l’ordinateur.

Un jour, la cheffe a demandé à me parler. Elle souhaitait que je fasse le tour des bureaux pour serrer la main à tout le monde en quittant mon poste le soir, plutôt que de dire "bonne soirée" à la cantonade avant de partir. Je trouvais ça un peu exagéré, mais puisque ça avait l’air de lui tenir à cœur, je lui ai répondu que j’y penserais, en présentant mes excuses si j’avais pu paraître impolie. Peu de temps avant Noël, on a mangé des gâteaux en silence, debout dans le hall, comme dans une version austère et sans humour de The Office. J’ai serré toutes les mains avant de partir, et je me suis rendu compte que j’étais la seule à le faire.

Les jours raccourcissaient de plus en plus, je comptais ceux qu’il restait jusqu’à la fin de mon contrat. À la nuit tombée, en tentant de joindre une entreprise, je me suis surprise à rester écouter la musique d’attente pendant de longues minutes. C’était un morceau de jazz agréable et cosy, un truc que j’aurais pu écouter chez moi en buvant du thé. Je repensais à mes catalogues de meubles en bois ciré, aux plantes et aux dossiers suspendus, en regardant les embouteillages par la fenêtre, les halos des phares sous la pluie. J’avais fini par raccrocher, rangeant la fiche dans la case "à rappeler plus tard". Personne n’a jamais répondu à ce numéro, la boîte était sûrement fermée. Je l’ai gardé de côté et je le rappelais de temps en temps, quand je voulais faire une pause et écouter mon petit jazz. 

Plus tard, j’ai voulu retrouver cet air donc j’ai fait ce qui me semblait le plus logique : parcourir des sites de musiques d’attente jusqu’à ce que je finisse par trouver. C’était Body and Soul de Benny Goodman. Avec l’aide de Shazam (ou simplement une culture jazz plus développée), j’aurais pu trouver plus vite, mais remettre la main dessus de cette manière rendait la satisfaction encore plus forte. J’ai entendu cet air par hasard avant-hier, en musique de fond dans une vidéo. Ça m’a ramenée dans mon aquarium au-dessus de la poste, avec mes fiches, mon téléphone et mon spleen automnal.