Interlude : Wishlist



Le premier avril, j’ai lu une bonne nouvelle : Justine Triet a casté Ewan M. dans son prochain film. J’ai vérifié l’information plusieurs fois avant de me réjouir, puis je me suis dit que personne n’avait d’intérêt à inventer ça à moins de vouloir me nuire personnellement. Pour fêter ça, j’ai lancé un rewatch de House of the Dragon histoire d’avoir tout en tête avant la saison 3 (c’est vraiment un très bon soap-operruque). J’y vois quelques similitudes avec Succession : tout le monde est bien placé sur l’échelle de la détestablilité, et Aemond et Aegon pourraient être des avatars blonds unhinged de Kendall et Roman Roy. La fantasy m’est toujours apparue comme un genre ennuyeux mais les familles dysfonctionnelles et les mauvais choix sur fond de mœurs médiévales, je trouve ça paradoxalement divertissant. Je ne fais pas partie des gens qui trouvent cette série spécialement mal écrite. En tout cas, j’ai toujours une sorte de syndrome de Stendhal à chaque apparition de mon problematic fav le prince à un œil, partagée entre l’envie de lui coller une gifle et celle de lui faire un câlin. Les deux peut-être. Comme je suis toujours dans la modération, j’ai eu envie d’écrire un mot de remerciements à Justine Triet. Je lui fais confiance.
En me remettant au dessin avec Machine Head en fond sonore, je méditais sur mon travail artistique et cette fâcheuse tendance à tout cloisonner. Je prends de toute évidence beaucoup plus de plaisir à faire ce que je ne considère pas comme du travail sérieux. À ce stade, mon travail artistique sérieux (ou du moins celui que j’ai considéré comme tel) est devenu quasi-inexistant pour plein de raisons, et c’est sans doute moins grave que cela en a l’air même si parfois ça me rend triste. Mais en fait, le problème, c’est que j’ai accumulé trop de casquettes avec le temps. Séparer chaque pratique, donner des noms différents à telle et telle chose, avoir un emploi, comme si tout cela ne pouvait pas coexister sereinement. Cette impression de devoir fonctionner en mode sous-marin, en adoptant des personnalités différentes selon le contexte, en brouillant les pistes et en laissant des messages cryptés un peu partout. La panique des interférences, comme si le monde allait s’écrouler au moindre télescopage. Ma collection de couvre-chefs prend trop de place, alors qu’il me suffirait peut-être juste d’une antenne lumineuse de poisson des abysses.
Quand j’ai lu Frankie Addams de Carson McCullers pour la première fois, j’ai su dès les premières lignes que cette histoire allait être importante dans ma vie. On l’étudiait en cours de littérature, quand j’étais en fac d’anglais et que je faisais n’importe quoi. J’ai encore en tête l’intonation de la professeure quand elle prononçait le mot freakishness, et à quel point celui-ci résonnait en moi d’une manière presque solennelle. J’ai dix livres qui m’attendent mais j’ai envie de relire Carson McCullers. Je suis toujours heureuse quand je retrouve cette freakishness dans d’autres personnages, j’en ai tout un tas en stock.
Aujourd’hui, j’ai fait du travail en perruque : j’ai utilisé le matériel du boulot pour imprimer des images qui m’obsèdent depuis trop longtemps, dans le but de me remettre à dessiner. J’ai acheté une grosse boîte de crayons chers l’année dernière, il est temps de m’en servir. C’est toujours comme ça, il faut que je ressasse des trucs jusqu’à l’épuisement avant d’en faire quelque chose. Et au final, tout ce que je fais part du travail des autres. Je n’ai jamais vraiment su inventer des choses, je suis plutôt du genre éponge ou tube digestif. C’est parfois frustrant, mais sans doute pas si grave au fond.
J’ai lu avec du retard cette note de La Lune Mauve où il est question du club du cringe, d’après un commentaire que Stenia a laissé sur ma première publication ici. Incroyable, me dis-je, il aura donc fallu que je me remette à écrire des bribes de trucs sur internet à 38 ans pour qu’un club me tende les bras, comme ça, sans que je ne fasse des pieds et des mains pour y entrer (alors que je me serais plutôt vue traîner autour de la porte, en effet). Mais j’ai envie de remercier tout le monde pour l’accueil, je me sens plutôt à ma place dans le club du cringe. Genre, là, j’écris, et y a des gens qui viennent lire. Incroyable.
En fait, il est tout à fait possible que j’appartienne aussi a un autre genre de club. Un faisceau d’indices concordants me mènent vers une hypothèse en cours de vérification, je mène l’enquête avec ma loupe et mon imper pour savoir comment nommer l’éléphant dans la pièce. Je vous tiendrai au courant.

Je me suis encore retrouvée à chantonner ce refrain des Vaselines hier soir, en cassant un œuf sur ma galette complète avant de reprendre une gorgée de vin blanc. Si je devais me faire tatouer les paroles d’une chanson, ce serait probablement celles-ci : you’ll never miss what you never had.
Je l’ai chanté à tous les âges et en toutes circonstances, pour les amours à sens unique et les projets jamais concrétisés, pour les endroits que je n’ai jamais visités, les choses que je n’ai pas achetées, les fantasmes irréalisables. Comme pour me convaincre.
Nous sommes le 15 mars, il y a 7 ans j’allais voir un de mes musiciens préférés en concert. En lui écrivant sur Instagram on avait réussi à le faire venir boire un verre avec nous au bar de la salle, et la soirée s’était poursuivie en backstage après avoir pris plein de photos débiles. C’était très drôle, malgré le fait que j’ai à peu près tout oublié car j’avais trop bu. Je sais qu’en fin de soirée j’ai reçu le hug le plus confortable de toute l’histoire des hugs, moi qui n’aime pas trop ça habituellement. Et que quelques mois après, je me suis sentie obligée de faire un petit zine sur cette histoire parce que je ne sais rien garder pour moi. Je lui en ai envoyé un exemplaire. Quelques années plus tard, il a sorti une chanson qui parle d’oublier des trucs et j’ai bien aimé la coïncidence.
You’ll never miss what you never had.
À la question "Quel personnage de A Knight of the Seven Kingdoms êtes-vous ?", j'ai obtenu la réponse "Vous êtes Dunk". Je suis le grand couillon, malgré mon mètre cinquante qui me placerait plutôt dans la catégorie "petit œuf". Je me disais que j’aimerais bien avoir un pote comme Dunk : un grand bonhomme robuste, honnête, simple et moelleux sur lequel on peut se rouler en boule comme un gros chat pour faire la sieste. Je suis fatiguée. Pas sûr que je sois en mesure d'être le Dunk de quelqu'un d'autre.
Il y a deux albums que j'ai beaucoup écoutés ces dernières semaines : The Broken Balladeer de Gus Englehorn et Iggy Swaggering Ungrateful Incessant Little Peeeaaaaaaaa (rien que ça) de Kabeaushé. Deux salles, deux ambiances, et pourtant j'ai réussi à les intercaler parfaitement dans mes journées. Je leur ai même trouvé des points communs dans leur manière de mettre en place des ambiances chaotiques mais organisées, sans se fixer de limites. Gus raconte ses histoires cheloues comme un ménéstrel habité (mais néanmoins slacker). Kabeaushé fait dans l'expressionnisme, les arrangements baroques et les rythmes saccadés. J'ai toujours admiré ces formes de jusqu'au-boutisme.
Je suis aussi retombée dans ma boucle grâce à Grian Chatten qui a sorti un quelques titres pour la BO d'un film dont je n'ai pas grand chose à faire, mais toute apparition de Grian peut transformer ma journée en petite célébration. Comme d'habitude, sa voix m'a fait frissonner tout le long de la colonne vertébrale. C'est mon ASMR. Ce n'est pas pour rien que je l'ai placé dans la barre de gauche de ce blog, tel le génie de la maison. Ce matin, en marchant pour aller au travail, ma playlist aléatoire m'a gratifiée de la bien nommée Favourite, que je n'avais pas écoutée depuis un certain temps. J'ai eu une boule dans la gorge en entendant "and I'm always looking over my shoulder, and each new day I get another year older". J'ai beau avoir écouté cette chanson jusqu'à la connaître dans ses moindres recoins, c'est toujours une phrase différente qui m'accroche selon l'humeur du jour.
Hier, à la manif du 8 mars, j'ai trouvé par terre un badge avec une image de Jafar qui roule une pelle au capitaine Crochet. Deux minutes plus tard, j'ai croisé un voisin d'immeuble qui portait un t-shirt à l'effigie de Jess Mariano. Je suis toujours contente quand la vie m'offre ce genre d'enchaînements incongrus.
Je redécouvre le plaisir de lire les blogs des autres. Mon écriture me complexe mais ça me fait du bien d'écrire alors je continue. Je ne prête aucune importance à la concordance des temps. J'abuse des indicateurs de modération dans mes phrases, comme si je ne m'autorisais pas des affirmations claires, nettes et précises : "un peu", "parfois", "sans doute", pour qu'on sache que j'ai bien conscience de ne pas avoir pas la science infuse, des fois que ce soit pas évident. Comme si j'étais une personne modérée, quelle bonne blague. J'essaie de modifier ma manière de procéder. Plutôt que de réfléchir mille ans puis écrire d'une traite sans regarder en arrière, je démarre une note au brouillon et je la laisse prendre forme en revenant dessus jusqu'à ce que je décide que c'est terminé, et ça me donne l'impression d'avoir accompli quelque chose. Je me rends compte aussi que toutes les images que je choisis pour illustrer mes notes représentent des personnes costumées (c'est drôle, je n'y prêtais pas du tout attention jusqu'ici). Au bout de 5 fois, on peut appeler ça un motif récurrent.
Parmi les choses vues ces derniers jours il y a 28 Years Later : Bone Temple,
qui bien qu'un peu décevant m'a confirmé que j'avais un truc pour les
Anglais chelous portant des perruques. J'aurais aimé avoir plus de temps
pour détailler les traits de Jimmy Shite, dont j'ai trouvé le visage fascinant. Le lendemain, j'apprenais par
hasard que l'acteur qui l'incarne va jouer dans un film aux côtés d'Ewan
Mitchell (si je ne cite pas son nom tous les jours je m'autodétruis apparemment, sorry not sorry, "it'll pass" comme dirait l'autre), c'est bien le genre de choix que je ferais si j'étais réalisatrice.
J'ai aussi découvert le compte Insta de la fille de Kimya Dawson, qui
fait des études d'illustration et qui a l'air de partager ma passion
pour ces visages-là. Je suppose qu'on fait partie de la même catégorie
d'esthètes. Quand j'étais étudiante en art, l'illustration était presque
un gros mot que les enseignant·es prononçaient avec un air dédaigneux, alors je me
suis lancée dans des choses plus conceptuelles, en accordant toujours une très
grande place à l'approximation et à l'échec. Aujourd'hui, en pensant par exemple aux
portraits d'Elizabeth Peyton,
je me dis qu'il faudrait que je me remette à travailler sur ce genre de
formes plutôt que d’essayer de couper les cheveux en quatre. Il
faudrait aussi que je me remette à lire de la théorie, mais je dois bien
avouer que j'ai la flemme.
Ces temps-ci, une de mes parades favorites pour ne pas trop penser à l'actualité cauchemardesque est de regarder Pushing Daisies,
une série infusée de cette esthétique démodée que j'appellerais
"whimsy 2000", qui fait très bien le job de machine à remonter le
temps. On y retrouve un peu de Big Fish, de Gilmore Girls, et pourquoi pas un côté Amélie Poulain (mais dans le bon sens du terme). Je soupçonne les scénaristes d'Only Murders in the Building
d'y avoir puisé quelques éléments d'inspiration. Du réconfort en
carton-pâte pour trentenaires névrosé·es, qui donne envie de manger une
bonne part de tarte aux pommes tiède avec une boule de glace à la
vanille. Un couple incarné par Lee Pace et Anna Friel, qui dépasse
toutes les limites de la mignonnerie. Des blagues sur la mort (mes
préférées). La satisfaction de voir les personnages régler leurs
problèmes un pas après l'autre, en remettant en question leurs schémas
et en prenant conscience de leurs défauts. Une tante excentrique avec un
cache-œil qui entre dans ma liste de personnages cool avec un cache-œil.
Et un chien, parce que c'est toujours mieux quand il y a un chien.
La vie étant un éternel recommencement, cette semaine j’ai teint mes cheveux au henné roux et réécouté Placebo. Je suis dans une de ces phases que ma meilleure amie appelle affectueusement "ma torpeur". Je ne sais pas si c’est le mot juste car en réalité il se passe beaucoup de choses à l’intérieur et comme je ne sais pas comment les gérer, je me fige. Je traîne en pyjama, je me perds dans des rabbit holes plus ou moins intéressants (plutôt moins que plus), je peine à trouver le sommeil et à éteindre mon cerveau. Je me trouve insupportable dans les moments de sociabilité, mes mots vont plus vite que ma pensée, et je me marre bien en repensant à toutes les fois où on m’a traitée d’intello car j’ai l’impression d’être parfaitement stupide. Chaque interaction est suivie de questionnements désagréables et de "mais pourquoi j’ai raconté ça ?".
Ce sont des phases que je traverse de manière cyclique à cette période de l’année, je ne sais pas trop quels mots poser dessus – autres que "chiante et bizarre". Même si je sais que cela finit toujours par passer, c’est un état curieux où une drôle d’excitation se mêle à beaucoup d’anxiété, comme quand on a bu trop de café sans dormir. J’observe tout, je note mentalement les coïncidences et les détails insignifiants. C’est là où mes multiples micro-obsessions prennent toute la place, au point où je galère un peu à gérer le cours d’une journée de manière normale. C’est là aussi où je ris souvent au mauvais moment, sans filtre, et où je fais rire les autres sans pouvoir m’empêcher de me trouver gênante.
L’année dernière, j’avais plutôt bien réussi à contourner ce problème en me fixant des routines que j’essaie de garder : une demi-heure de sport le matin au moins 3 fois par semaine, une pratique régulière de la guitare, un journal que j’ai abandonné en cours d’année mais que je suppose que ce blog remplace, en quelque sorte. Je suis une créature d’habitude et j’ai besoin de m’imposer des choses, sinon je spirale. J’hésite entre me mettre à la boxe et retourner chez le psy.
C’est dans cet état que je suis allée voir Wuthering Heights (qui aurait peut-être dû s’appeler Barbenstein) hier soir, sans avoir pu m’empêcher de lire toutes les mauvaises critiques. Sans trop spoiler, je vais contredire le fameux et trop facile "on adore ou on déteste", mon avis étant plus nuancé. La première partie m’a agréablement surprise, on est dans le registre de la farce et c’est ce qu’Emerald Fennell sait faire, je trouve : les scènes camp très théâtrales voire grotesques, avec quelques détails bizarres, le genre de trucs pour lesquelles je suis bon public. La photographie et la bande-son sont réussies, j’ai beaucoup aimé la scène d’ouverture et les personnages secondaires (Alison Oliver, bravo). J’étais bien sûr ravie de voir mon gars Ewan Mitchell ouvrir une porte ou passer le balai dans le fond, et la scène principale impliquant son personnage aurait pu me faire recracher par le nez si j’étais en train de boire.
Là où ça se gâte, c’est que dans la deuxième heure, l’aspect romance prend le dessus (vous me direz que le film a été marketé comme tel, et c’est une erreur selon moi !). C’est toujours too much et caricatural, mais pas dans le bon sens, et au final assez tiède. Le film essaie de nous émouvoir mais le duo principal ne m’a pas convaincue. J’aurais aimé que Fennell pousse les curseurs plus loin, que ça se termine en grand n'importe quoi réjouissant. Dommage.
Le récit est distordu, certains personnages disparaissent et sont remplacés par d’autres, des bribes de situations sont déplacées à d’autres moments. En gardant en tête que dans le roman, les faits sont relatés au protagoniste par une narratrice subjective, et que d’autres strates de narration s’ajoutent au fur et à mesure, si on se dit que c’est une histoire racontée mille fois et déformée au fil du temps, ça se tiendrait presque. Une mention spéciale cependant pour ce détail profondément satisfaisant : avoir réussi à caser l’expression "Got the morbs".