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Interlude : Wishlist



Oh such a spring

 
Il y a des vendredis plus agréables que d’autres : ça commence par un rendez-vous chez le coiffeur, même si je déteste ma tête en sortant car je sais que ma coupe a besoin de quelques semaines de repousse pour avoir pile la bonne longueur. Il me propose toujours un café, ne discute pas plus que nécessaire et me fait toujours 20% de réduction sans que je ne sache pourquoi (mais je n’ose jamais demander). Ensuite, j’ai rendu visite à une amie, elle m’a offert une sucette au cornichon en forme de cornichon (qui a plutôt un goût de concombre sucré). Et puis, comme un vendredi par mois, le petit rituel avec ma meilleure pote qui a déménagé et que j’aimerais voir plus souvent : un déjeuner au pub avec une Guinness, avant d’aller traîner en ville en parlant trop fort derrière nos lunettes de soleil. Difficile de dire si on ressemble à deux ados ou à deux mémés du genre The Beales of Grey Garden, pick your fighter. 

Il faut dire qu’il y a des jours où on a besoin de discuter : jeudi matin, j’avais ce rendez-vous prévu depuis longtemps et un peu redouté, où l’on m’a confirmé que mon éléphant dans la pièce était un TSA (ce qui ne m’a pas vraiment surprise, mais tant qu’on ne se l’est pas entendu dire ce ne sont pas trop des choses qu’on affirme). Le matin de mon rendez-vous, une autre amie m’envoyait cet album que j’écoute en boucle depuis. Colonel Macabre m’évoquait plus le nom d’un groupe de synth-wave que d’indie pop Elephant 6-adjacente, c’est ce que je me disais en retournant au travail à 14h, un peu fébrile et à côté de mes pompes. Bref. Hier, j’ai vidé mon sac et ça m’a fait du bien, en plus il faisait beau.

J’ai terminé mon revisionnage des dragons, ça m’a inspiré une chanson idiote que j’ai inventée en faisant la vaisselle, puis je l’ai enregistrée à l’arrache sur GarageBand. Il me faudrait un compte pour shitposter incognito car il est hors de question que je partage ce genre de trucs on main, eh oui on cloisonne on barricade on compartimente comme d’habitude. Mais au moins, je refais de la musique. D’ailleurs, comme à peu près tous les deux ans, on va rejouer sur scène vite fait avec mon binôme pour une soirée dans mon cadre pro, c’est seulement un set de 20 minutes mais je suis déjà stressée. Je répète sur ma Flying V en me prenant pour une rockstar.

J’ai loupé plusieurs concerts que je voulais voir ces derniers temps, mais je pense à ceux que je verrai prochainement. Je n’ai pas encore réussi à décider si on allait passer plusieurs jours à Saint-Malo cet été où seulement le samedi pour Fontaines D.C., j’ai si hâte de les revoir. Ça fait environ 8 ans que je n’ai pas campé en festival, je ne suis par certaine d’être encore capable de faire ça. Et puis, avec ma plus ancienne amie, on a pris des places pour voir Placebo en octobre. Full nostalgie du lycée. Je crois que ça s’imposait. 

Objects in the mirror are closer than they appear

Depuis que j’ai vu Color Theories de Julio Torres, j’y repense à intervalles réguliers. J’aime déjà tout ce que j’ai vu de lui, et bien évidemment qu’une conférence drôle et politique sur les couleurs, par un petit gars coiffé d’une antenne façon baudroie abyssale, ça allait me plaire. Pour moi, les jours de la semaine, les chiffres et les lettres ont des couleurs. Je n’ai jamais trop réussi à savoir si c’était déterminé par les supports d’apprentissage de la maternelle ou si c’était de la vraie synesthésie. Julio m’a rassurée en énonçant doctement qu’un carré est bleu, un rond est jaune, un triangle est rouge. Ça m’a semblé être une vérité immuable. Tout comme le fait que le monde irait mieux s’il était moins bleu marine. Une collègue qui associe des couleurs aux gens m’avait dit un jour sans détour que j’étais bordeaux, alors que je suis très clairement une personne verte, tout le monde le sait. J’ai googlé l’âge de Julio Torres et je m’en suis voulue car je lui ai appliqué le truc qui m’arrive tout le temps : comment ça, il est né la même année que moi ? Il fait bien plus jeune. C’est le syndrome du silly little guy, je suppose.

Le premier avril, j’ai lu une bonne nouvelle : Justine Triet a casté Ewan M. dans son prochain film. J’ai vérifié l’information plusieurs fois avant de me réjouir, puis je me suis dit que personne n’avait d’intérêt à inventer ça à moins de vouloir me nuire personnellement. Pour fêter ça, j’ai lancé un rewatch de House of the Dragon histoire d’avoir tout en tête avant la saison 3 (c’est vraiment un très bon soap-operruque). J’y vois quelques similitudes avec Succession : tout le monde est bien placé sur l’échelle de la détestablilité, et Aemond et Aegon pourraient être des avatars blonds unhinged de Kendall et Roman Roy. La fantasy m’est toujours apparue comme un genre ennuyeux mais les familles dysfonctionnelles et les mauvais choix sur fond de mœurs médiévales, je trouve ça paradoxalement divertissant. Je ne fais pas partie des gens qui trouvent cette série spécialement mal écrite. En tout cas, j’ai toujours une sorte de syndrome de Stendhal à chaque apparition de mon problematic fav le prince à un œil, partagée entre l’envie de lui coller une gifle et celle de lui faire un câlin. Les deux peut-être. Comme je suis toujours dans la modération, j’ai eu envie d’écrire un mot de remerciements à Justine Triet. Je lui fais confiance.

En me remettant au dessin avec Machine Head en fond sonore, je méditais sur mon travail artistique et cette fâcheuse tendance à tout cloisonner. Je prends de toute évidence beaucoup plus de plaisir à faire ce que je ne considère pas comme du travail sérieux. À ce stade, mon travail artistique sérieux (ou du moins celui que j’ai considéré comme tel) est devenu quasi-inexistant pour plein de raisons, et c’est sans doute moins grave que cela en a l’air même si parfois ça me rend triste. Mais en fait, le problème, c’est que j’ai accumulé trop de casquettes avec le temps. Séparer chaque pratique, donner des noms différents à telle et telle chose, avoir un emploi, comme si tout cela ne pouvait pas coexister sereinement. Cette impression de devoir fonctionner en mode sous-marin, en adoptant des personnalités différentes selon le contexte, en brouillant les pistes et en laissant des messages cryptés un peu partout. La panique des interférences, comme si le monde allait s’écrouler au moindre télescopage. Ma collection de couvre-chefs prend trop de place, alors qu’il me suffirait peut-être juste d’une antenne lumineuse de poisson des abysses.

Interlude : Body and Soul


Quand j’étais petite, je pouvais passer des heures à regarder les pages "bureau" des catalogues. Les surfaces en bois ciré ou en métal, les compositions géométriques, les dossiers suspendus et les plantes. Il y avait un truc là-dedans qui me faisait rêver, et cela n’avait rien à voir avec le travail. C’était un truc d’ambiance. J’adorais l’odeur de l’agence bancaire quand ma mère allait retirer des sous, un mélange de chauffage, de moquette et de pshit O’Cedar. Je jouais toute seule à la secrétaire, avec un faux téléphone jaune et des tas de papiers sur un bureau (je lisais beaucoup Gaston Lagaffe et j’aimais déjà bien l’idée de faire semblant de travailler, je crois).

En 2012, après la fin de mes études, j’ai dû rapidement trouver un job car j’étais dans la merde. Arrivée dans une nouvelle ville avec la fraîcheur relative de mes 25 ans, déjà fatiguée d’avoir cumulé deux emplois étudiants l’année de mon diplôme, j’épluchais les annonces sans grande conviction. La seule réponse positive que j’ai reçue venait d’une boîte de conseil en marketing qui cherchait une "téléopératrice de saisie". Je suis allée à l’entretien en me prenant pour Peggy Olson, comme si ma vie en dépendait (et c’était un peu le cas). 

Les locaux se situaient au-dessus d’un bureau de poste, dans un quartier périphérique où je me rendais en bus. C’étaient en fait deux petites entreprises en une, dont les dirigeants étaient un couple. Chacun avait son bureau, et il y avait un petit open-space où travaillaient trois "chargés d’étude" à peine plus âgés que moi. Tout le monde se vouvoyait. Mon bureau était un genre d’aquarium, à la vue de tout le monde, près du hall d’entrée. Il y avait un téléphone et un monticule de fiches à remplir à la main, au crayon à papier. En gros, il s’agissait d’alimenter des bases de données de contacts professionnels pour les inviter à des salons d’entreprises. Chaque fiche correspondait à une société et je devais les appeler une par une pour obtenir les noms et adresses mail des personnes occupant les postes les plus importants. 

C’était l’automne. Les journées raccourcissaient, je remplissais consciencieusement mes fiches, trente-cinq heures par semaine. Je m’amusais à m’inventer une voix téléphonique et j’avais ma petite phrase d’accroche : "Bonjour, [prénom] du salon Industrie de Lyon, je vous appelle pour vérifier et mettre à jour les contacts dont nous disposons au sein de votre société". On me demandait parfois quel temps il faisait à Lyon, alors que je n’étais pas à Lyon, et d’autres fois les personnes dont le nom apparaissait sur les fiches étaient décédées depuis deux ans. Je me revoyais en train de jouer à la secrétaire avec mon faux téléphone jaune, à l’époque ça avait l’air vachement plus fun. Je broyais du noir et je n’avais même pas le droit d’allumer l’ordinateur.

Un jour, la cheffe a demandé à me parler. Elle souhaitait que je fasse le tour des bureaux pour serrer la main à tout le monde en quittant mon poste le soir, plutôt que de dire "bonne soirée" à la cantonade avant de partir. Je trouvais ça un peu exagéré, mais puisque ça avait l’air de lui tenir à cœur, je lui ai répondu que j’y penserais, en présentant mes excuses si j’avais pu paraître impolie. Peu de temps avant Noël, on a mangé des gâteaux en silence, debout dans le hall, comme dans une version austère et sans humour de The Office. J’ai serré toutes les mains avant de partir, et je me suis rendu compte que j’étais la seule à le faire.

Les jours raccourcissaient de plus en plus, je comptais ceux qu’il restait jusqu’à la fin de mon contrat. À la nuit tombée, en tentant de joindre une entreprise, je me suis surprise à rester écouter la musique d’attente pendant de longues minutes. C’était un morceau de jazz agréable et cosy, un truc que j’aurais pu écouter chez moi en buvant du thé. Je repensais à mes catalogues de meubles en bois ciré, aux plantes et aux dossiers suspendus, en regardant les embouteillages par la fenêtre, les halos des phares sous la pluie. J’avais fini par raccrocher, rangeant la fiche dans la case "à rappeler plus tard". Personne n’a jamais répondu à ce numéro, la boîte était sûrement fermée. Je l’ai gardé de côté et je le rappelais de temps en temps, quand je voulais faire une pause et écouter mon petit jazz. 

Plus tard, j’ai voulu retrouver cet air donc j’ai fait ce qui me semblait le plus logique : parcourir des sites de musiques d’attente jusqu’à ce que je finisse par trouver. C’était Body and Soul de Benny Goodman. Avec l’aide de Shazam (ou simplement une culture jazz plus développée), j’aurais pu trouver plus vite, mais remettre la main dessus de cette manière rendait la satisfaction encore plus forte. J’ai entendu cet air par hasard avant-hier, en musique de fond dans une vidéo. Ça m’a ramenée dans mon aquarium au-dessus de la poste, avec mes fiches, mon téléphone et mon spleen automnal.

Elephant in the room


"Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenu un être sans attache qui traînait autour des portes, et elle avait peur."

Quand j’ai lu Frankie Addams de Carson McCullers pour la première fois, j’ai su dès les premières lignes que cette histoire allait être importante dans ma vie. On l’étudiait en cours de littérature, quand j’étais en fac d’anglais et que je faisais n’importe quoi. J’ai encore en tête l’intonation de la professeure quand elle prononçait le mot freakishness, et à quel point celui-ci résonnait en moi d’une manière presque solennelle. J’ai dix livres qui m’attendent mais j’ai envie de relire Carson McCullers. Je suis toujours heureuse quand je retrouve cette freakishness dans d’autres personnages, j’en ai tout un tas en stock. 

Aujourd’hui, j’ai fait du travail en perruque : j’ai utilisé le matériel du boulot pour imprimer des images qui m’obsèdent depuis trop longtemps, dans le but de me remettre à dessiner. J’ai acheté une grosse boîte de crayons chers l’année dernière, il est temps de m’en servir. C’est toujours comme ça, il faut que je ressasse des trucs jusqu’à l’épuisement avant d’en faire quelque chose. Et au final, tout ce que je fais part du travail des autres. Je n’ai jamais vraiment su inventer des choses, je suis plutôt du genre éponge ou tube digestif. C’est parfois frustrant, mais sans doute pas si grave au fond.

J’ai lu avec du retard cette note de La Lune Mauve où il est question du club du cringe, d’après un commentaire que Stenia a laissé sur ma première publication ici. Incroyable, me dis-je, il aura donc fallu que je me remette à écrire des bribes de trucs sur internet à 38 ans pour qu’un club me tende les bras, comme ça, sans que je ne fasse des pieds et des mains pour y entrer (alors que je me serais plutôt vue traîner autour de la porte, en effet). Mais j’ai envie de remercier tout le monde pour l’accueil, je me sens plutôt à ma place dans le club du cringe. Genre, là, j’écris, et y a des gens qui viennent lire. Incroyable.

En fait, il est tout à fait possible que j’appartienne aussi a un autre genre de club. Un faisceau d’indices concordants me mènent vers une hypothèse en cours de vérification, je mène l’enquête avec ma loupe et mon imper pour savoir comment nommer l’éléphant dans la pièce. Je vous tiendrai au courant.

You’ll never miss what you never had

Je me suis encore retrouvée à chantonner ce refrain des Vaselines hier soir, en cassant un œuf sur ma galette complète avant de reprendre une gorgée de vin blanc. Si je devais me faire tatouer les paroles d’une chanson, ce serait probablement celles-ci : you’ll never miss what you never had.

Je l’ai chanté à tous les âges et en toutes circonstances, pour les amours à sens unique et les projets jamais concrétisés, pour les endroits que je n’ai jamais visités, les choses que je n’ai pas achetées, les fantasmes irréalisables. Comme pour me convaincre.

Nous sommes le 15 mars, il y a 7 ans j’allais voir un de mes musiciens préférés en concert. En lui écrivant sur Instagram on avait réussi à le faire venir boire un verre avec nous au bar de la salle, et la soirée s’était poursuivie en backstage après avoir pris plein de photos débiles. C’était très drôle, malgré le fait que j’ai à peu près tout oublié car j’avais trop bu. Je sais qu’en fin de soirée j’ai reçu le hug le plus confortable de toute l’histoire des hugs, moi qui n’aime pas trop ça habituellement. Et que quelques mois après, je me suis sentie obligée de faire un petit zine sur cette histoire parce que je ne sais rien garder pour moi. Je lui en ai envoyé un exemplaire. Quelques années plus tard, il a sorti une chanson qui parle d’oublier des trucs et j’ai bien aimé la coïncidence.

You’ll never miss what you never had.

And when you fall, are you alive?


L’autre jour, mon significant other (pardonnez l’expression, j’aime bien ce terme qui n’a pas vraiment son équivalent en français) m’a montré une vidéo de Cat Power en 1996. Elle porte un pull rouge et joue sur une Flying V blanche, et de loin on pourrait croire que c’est moi. Même coiffure, même guitare, même silhouette. Je me suis demandée si on était tous comme ça, à ressentir une immense satisfaction quand on se reconnaît dans quelqu’un d’autre (a fortiori une personne cool). Je suis toujours ravie quand ça m’arrive. J’ai construit mon identité un peu comme ça, à vouloir ressembler à un personnage comme si je vivais dans un dessin animé : une dégaine reconnaissable de loin, une coupe de cheveux signature ou des tenues toutes faites, en piochant des influences à droite et à gauche façon Frankenstein. Je faisais beaucoup d'expériences avec mon look quand j'étais petite. Parfois, j'allais au collège avec une tenue ou un accessoire complètement WTF. J'étais toujours contente de moi en arrivant, et dès que je comprenais que non, ce pantalon pattes d'eph orange et ce t-shirt tie and dye satiné ne me donnaient pas l'air cool que je pensais avoir, la journée devenait épouvantable. Cela ne m'empêchait pas de recommencer de temps en temps. Peut-être que finalement, j'étais plus solide que ce que je pensais.

À la question "Quel personnage de A Knight of the Seven Kingdoms êtes-vous ?", j'ai obtenu la réponse "Vous êtes Dunk". Je suis le grand couillon, malgré mon mètre cinquante qui me placerait plutôt dans la catégorie "petit œuf". Je me disais que j’aimerais bien avoir un pote comme Dunk : un grand bonhomme robuste, honnête, simple et moelleux sur lequel on peut se rouler en boule comme un gros chat pour faire la sieste. Je suis fatiguée. Pas sûr que je sois en mesure d'être le Dunk de quelqu'un d'autre.

Il y a deux albums que j'ai beaucoup écoutés ces dernières semaines : The Broken Balladeer de Gus Englehorn et Iggy Swaggering Ungrateful Incessant Little Peeeaaaaaaaa (rien que ça) de Kabeaushé. Deux salles, deux ambiances, et pourtant j'ai réussi à les intercaler parfaitement dans mes journées. Je leur ai même trouvé des points communs dans leur manière de mettre en place des ambiances chaotiques mais organisées, sans se fixer de limites. Gus raconte ses histoires cheloues comme un ménéstrel habité (mais néanmoins slacker). Kabeaushé fait dans l'expressionnisme, les arrangements baroques et les rythmes saccadés. J'ai toujours admiré ces formes de jusqu'au-boutisme.

Je suis aussi retombée dans ma boucle grâce à Grian Chatten qui a sorti un quelques titres pour la BO d'un film dont je n'ai pas grand chose à faire, mais toute apparition de Grian peut transformer ma journée en petite célébration. Comme d'habitude, sa voix m'a fait frissonner tout le long de la colonne vertébrale. C'est mon ASMR. Ce n'est pas pour rien que je l'ai placé dans la barre de gauche de ce blog, tel le génie de la maison. Ce matin, en marchant pour aller au travail, ma playlist aléatoire m'a gratifiée de la bien nommée Favourite, que je n'avais pas écoutée depuis un certain tempsJ'ai eu une boule dans la gorge en entendant "and I'm always looking over my shoulder, and each new day I get another year older". J'ai beau avoir écouté cette chanson jusqu'à la connaître dans ses moindres recoins, c'est toujours une phrase différente qui m'accroche selon l'humeur du jour.

Hier, à la manif du 8 mars, j'ai trouvé par terre un badge avec une image de Jafar qui roule une pelle au capitaine Crochet. Deux minutes plus tard, j'ai croisé un voisin d'immeuble qui portait un t-shirt à l'effigie de Jess Mariano. Je suis toujours contente quand la vie m'offre ce genre d'enchaînements incongrus.

I've got 99 ghosts, none of which I vibe with


Jusqu’ici, 2026 a une gueule de crise existentielle. J'ai trop peur de la douleur physique donc je choisis la thérapie plutôt que la boxe, même si en ce moment j'aimerais beaucoup avoir des aptitudes à la bagarre pour aller éclater des fachos. En essayant de me déchiffrer sous un autre angle, je crois que je commence à mettre le doigt sur des choses que je ne voyais pas forcément jusqu'ici. C'est super cryptique ce que je raconte mais on s'en tiendra là pour l'instant. Mon cerveau ressemble actuellement à ces tableaux d'enquêtes avec des éléments reliés par des grosses ficelles rouges. Depuis longtemps, chaque fois qu'un de ces tableaux apparaît dans un film ou une série, je fais une capture d'écran mentale (je ne sais pas s'il y avait un Tumblr consacré à ça, j'en ferais un si c'était encore la mode des collections d'images sur des thèmes random).

Je redécouvre le plaisir de lire les blogs des autres. Mon écriture me complexe mais ça me fait du bien d'écrire alors je continue. Je ne prête aucune importance à la concordance des temps. J'abuse des indicateurs de modération dans mes phrases, comme si je ne m'autorisais pas des affirmations claires, nettes et précises : "un peu", "parfois", "sans doute", pour qu'on sache que j'ai bien conscience de ne pas avoir pas la science infuse, des fois que ce soit pas évident. Comme si j'étais une personne modérée, quelle bonne blague. J'essaie de modifier ma manière de procéder. Plutôt que de réfléchir mille ans puis écrire d'une traite sans regarder en arrière, je démarre une note au brouillon et je la laisse prendre forme en revenant dessus jusqu'à ce que je décide que c'est terminé, et ça me donne l'impression d'avoir accompli quelque chose. Je me rends compte aussi que toutes les images que je choisis pour illustrer mes notes représentent des personnes costumées (c'est drôle, je n'y prêtais pas du tout attention jusqu'ici). Au bout de 5 fois, on peut appeler ça un motif récurrent.

Parmi les choses vues ces derniers jours il y a 28 Years Later : Bone Temple, qui bien qu'un peu décevant m'a confirmé que j'avais un truc pour les Anglais chelous portant des perruques. J'aurais aimé avoir plus de temps pour détailler les traits de Jimmy Shite, dont j'ai trouvé le visage fascinant. Le lendemain, j'apprenais par hasard que l'acteur qui l'incarne va jouer dans un film aux côtés d'Ewan Mitchell (si je ne cite pas son nom tous les jours je m'autodétruis apparemment, sorry not sorry, "it'll pass" comme dirait l'autre), c'est bien le genre de choix que je ferais si j'étais réalisatrice. J'ai aussi découvert le compte Insta de la fille de Kimya Dawson, qui fait des études d'illustration et qui a l'air de partager ma passion pour ces visages-là. Je suppose qu'on fait partie de la même catégorie d'esthètes. Quand j'étais étudiante en art, l'illustration était presque un gros mot que les enseignant·es prononçaient avec un air dédaigneux, alors je me suis lancée dans des choses plus conceptuelles, en accordant toujours une très grande place à l'approximation et à l'échec. Aujourd'hui, en pensant par exemple aux portraits d'Elizabeth Peyton, je me dis qu'il faudrait que je me remette à travailler sur ce genre de formes plutôt que d’essayer de couper les cheveux en quatre. Il faudrait aussi que je me remette à lire de la théorie, mais je dois bien avouer que j'ai la flemme.

Ces temps-ci, une de mes parades favorites pour ne pas trop penser à l'actualité cauchemardesque est de regarder Pushing Daisies, une série infusée de cette esthétique démodée que j'appellerais "whimsy 2000", qui fait très bien le job de machine à remonter le temps. On y retrouve un peu de Big Fish, de Gilmore Girls, et pourquoi pas un côté Amélie Poulain (mais dans le bon sens du terme). Je soupçonne les scénaristes d'Only Murders in the Building d'y avoir puisé quelques éléments d'inspiration. Du réconfort en carton-pâte pour trentenaires névrosé·es, qui donne envie de manger une bonne part de tarte aux pommes tiède avec une boule de glace à la vanille. Un couple incarné par Lee Pace et Anna Friel, qui dépasse toutes les limites de la mignonnerie. Des blagues sur la mort (mes préférées). La satisfaction de voir les personnages régler leurs problèmes un pas après l'autre, en remettant en question leurs schémas et en prenant conscience de leurs défauts. Une tante excentrique avec un cache-œil qui entre dans ma liste de personnages cool avec un cache-œil. Et un chien, parce que c'est toujours mieux quand il y a un chien.

Let’s not get the morbs

La vie étant un éternel recommencement, cette semaine j’ai teint mes cheveux au henné roux et réécouté Placebo. Je suis dans une de ces phases que ma meilleure amie appelle affectueusement "ma torpeur". Je ne sais pas si c’est le mot juste car en réalité il se passe beaucoup de choses à l’intérieur et comme je ne sais pas comment les gérer, je me fige. Je traîne en pyjama, je me perds dans des rabbit holes plus ou moins intéressants (plutôt moins que plus), je peine à trouver le sommeil et à éteindre mon cerveau. Je me trouve insupportable dans les moments de sociabilité, mes mots vont plus vite que ma pensée, et je me marre bien en repensant à toutes les fois où on m’a traitée d’intello car j’ai l’impression d’être parfaitement stupide. Chaque interaction est suivie de questionnements désagréables et de "mais pourquoi j’ai raconté ça ?". 

Ce sont des phases que je traverse de manière cyclique à cette période de l’année, je ne sais pas trop quels mots poser dessus – autres que "chiante et bizarre". Même si je sais que cela finit toujours par passer, c’est un état curieux où une drôle d’excitation se mêle à beaucoup d’anxiété, comme quand on a bu trop de café sans dormir. J’observe tout, je note mentalement les coïncidences et les détails insignifiants. C’est là où mes multiples micro-obsessions prennent toute la place, au point où je galère un peu à gérer le cours d’une journée de manière normale. C’est là aussi où je ris souvent au mauvais moment, sans filtre, et où je fais rire les autres sans pouvoir m’empêcher de me trouver gênante. 

L’année dernière, j’avais plutôt bien réussi à contourner ce problème en me fixant des routines que j’essaie de garder : une demi-heure de sport le matin au moins 3 fois par semaine, une pratique régulière de la guitare, un journal que j’ai abandonné en cours d’année mais que je suppose que ce blog remplace, en quelque sorte. Je suis une créature d’habitude et j’ai besoin de m’imposer des choses, sinon je spirale. J’hésite entre me mettre à la boxe et retourner chez le psy.

C’est dans cet état que je suis allée voir Wuthering Heights (qui aurait peut-être dû s’appeler Barbenstein) hier soir, sans avoir pu m’empêcher de lire toutes les mauvaises critiques. Sans trop spoiler, je vais contredire le fameux et trop facile "on adore ou on déteste", mon avis étant plus nuancé. La première partie m’a agréablement surprise, on est dans le registre de la farce et c’est ce qu’Emerald Fennell sait faire, je trouve : les scènes camp très théâtrales voire grotesques, avec quelques détails bizarres, le genre de trucs pour lesquelles je suis bon public. La photographie et la bande-son sont réussies, j’ai beaucoup aimé la scène d’ouverture et les personnages secondaires (Alison Oliver, bravo). J’étais bien sûr ravie de voir mon gars Ewan Mitchell ouvrir une porte ou passer le balai dans le fond, et la scène principale impliquant son personnage aurait pu me faire recracher par le nez si j’étais en train de boire. 

Là où ça se gâte, c’est que dans la deuxième heure, l’aspect romance prend le dessus (vous me direz que le film a été marketé comme tel, et c’est une erreur selon moi !). C’est toujours too much et caricatural, mais pas dans le bon sens, et au final assez tiède. Le film essaie de nous émouvoir mais le duo principal ne m’a pas convaincue. J’aurais aimé que Fennell pousse les curseurs plus loin, que ça se termine en grand n'importe quoi réjouissant. Dommage. 

Le récit est distordu, certains personnages disparaissent et sont remplacés par d’autres, des bribes de situations sont déplacées à d’autres moments. En gardant en tête que dans le roman, les faits sont relatés au protagoniste par une narratrice subjective, et que d’autres strates de narration s’ajoutent au fur et à mesure, si on se dit que c’est une histoire racontée mille fois et déformée au fil du temps, ça se tiendrait presque. Une mention spéciale cependant pour ce détail profondément satisfaisant : avoir réussi à caser l’expression "Got the morbs".

I’m not being dramatic

"You will be heartbroken again and again", me disait Co-star il y a quelques jours (en ce moment, chacune de ses notifications sonne comme une prophétie lapidaire, j’ai l’impression qu’il va m’arriver des catastrophes). J’ai superposé cette phrase avec le "Fall in love again and again" de Charli XCX qu’on entend dans la bande-annonce de Wuthering Heights, et j’ai pris une place pour la séance en première de mardi prochain. Je disais dans ma note précédente que je n’allais plus au cinéma, je vais donc me contredire et braver le son terriblement agressif de cette salle – mais seulement en avant-première, telle une vieille snob. 

Depuis l’annonce de ce projet d’adaptation, je suis super curieuse. Sans être une inconditionnelle du cinéma de Fennell (mon avis sur Promising Young Woman est très mitigé mais j’aime beaucoup Saltburn que je trouve étrangement réconfortant), son idée de rejouer le récit de la manière dont elle l’avait ressenti à 14 ans, façon fanfiction, m'intéresse. J’ai suivi les débats entourant ses choix de casting ou de scénario sans avoir d’avis tranché, je ne fais pas partie des gens qui sacralisent la littérature et je préfère voir avant de me prononcer, même si je n’ai pas été très emballée par la promo du film que j’ai trouvée assez cringe (on y revient). Mon avis, c’est qu’elle s’est fait plaisir, de la même manière que des tas de cinéastes hommes se font plaisir sans que l’intégralité d’internet ne décide que c’est de la daube. Et même si c’en était, franchement, ce ne serait pas la fin du monde.

En tout cas, citer Romeo + Juliet en référence, ça fonctionne sur moi en théorie, et le duo Charli / John Cale aussi, bien entendu. S’il fallait un argument de plus, il y a Ewan Mitchell au casting et même si c’est pour 5 minutes de temps d’écran, je prends. J’ai régulièrement consulté la page wiki du film pour en savoir plus sur son rôle, ça m’a fait bien rire car c’était modifié tous les deux jours : Whip-wielding man, Hindley Earnshaw, puis Joseph, puis de nouveau Hindley. Il sera finalement Joseph et non Hindley comme la logique l’aurait voulue (Joseph est un domestique très âgé qui terrorise tout le monde et passe son temps à citer la Bible avec un fort accent paysan, et Hindley est le frère aîné de l’héroïne, un personnage central de l’histoire qui ne figure pas dans le film, bizarre). Je suis en train de relire le livre pour l’occasion, je l’avais lu à l’époque du lycée je crois, mais je n’en ai aucun souvenir et ce que je redécouvre ne m’inspire pas vraiment de rêves fiévreux, ça attise un peu plus ma curiosité.

En parlant d’Ewan Mitchell (Barbie Pirate dans House of the Dragon si vous suivez), je me suis offert un t-shirt avec une sorte de fanart que j’avais fait de son personnage dans deux des clips que Luna Carmoon a réalisés pour Fontaines D.C., assorti de la phrase I don’t feel anything car j’adore l’ironie. Un jour, peut-être, j’écrirai plus longuement sur cette figure qui semble sortie tout droit de mes dessins d’adolescente ou d’une peinture de Joel Slotte.

Sans transition, pour finir cette note qui part dans tous les sens, j’apprenais hier au détour d’un post sur Bluesky qu’un membre de Kneecap est accusé de VSS, et les mots sont bien faibles pour décrire à quel point ça me saoule. Il y en a peu, des artistes positionnés aussi radicalement à cette échelle, et on en a besoin. On essaie de les faire taire par des procès en apologie du terrorisme et des interdictions de festivals. Mais quand il s’agit de silencier les victimes apparemment ça leur pose moins de problèmes, il faut croire que c’est trop demander d’avoir des positions politiques pertinentes et un comportement décent. La sortie d’un nouvel album en avril, les feat. avec Kae Tempest et Radie Peat me rendaient enthousiaste. Je vais juste ranger tout ça dans un coin avec les autres, et finir par ouvrir un petit musée de la honte dans un tiroir de mon bureau, car ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’un artiste que j’apprécie fait de la merde. C’était peut-être ça que voulait me dire Co-star.